II.

La rue est pleine de figures mornes: jurisconsultes, banquiers, gens

fatigués par les travaux de cabinet, ou ennuyés parce qu’ils ont trop de

fortune et trop peu de chagrin. Le soir, ils vont à Frascati ou

regardent les badauds qui se coudoient entre les boutiques du Cours. Le

jour, ils boivent et se baignent un peu, montent à cheval et fument

beaucoup. Les bouffis, étalés sur un fauteuil, digèrent; les maigres

étudient le journal; les jeunes dissertent avec les dames sur le temps

qu’il fait; les dames s’occupent à bien arrondir leurs jupes; les vieux,

qui sont philosophes et critiques, prennent du tabac ou regardent les

montagnes avec des lunettes, pour vérifier si les gravures sont exactes.

Ce n’est pas la peine d’avoir tant d’argent pour avoir si peu de

plaisir.

Cet ennui prouve que la vie ressemble à l’Opéra; pour y être heureux, il

faut l’argent de l’entrée, mais aussi le sentiment de la musique. Si

l’argent vous manque, vous restez dehors à la pluie parmi les

décrotteurs; si le sentiment vous manque, vous dormez maussadement dans

votre superbe loge. Je conclus qu’il faut tâcher de gagner les quatre

francs du parterre, mais surtout apprendre la musique.

Les promenades sont trop propres et rappellent le bois de Boulogne; çà

et là un balai fatigué appuie contre un arbre sa silhouette oblique. Du

fond d’un fourré, les sergents de ville lancent sur vous leur regard

d’aigle, et le crottin décore les allées de ses monticules poétiques.

* * * * *

Un malade amène toujours avec lui un ou plusieurs compagnons. Quel est

l’être assez déshérité du ciel pour ne pas avoir un parent ou un ami qui

s’ennuie? et quel est l’ami ou le parent assez ingrat pour refuser un

service qui est une partie de plaisir? le malade boit et se baigne;

l’ami chausse des guêtres ou monte à cheval: de là l’espèce des

touristes.

Cette espèce comprend plusieurs variétés, qu’on distingue au ramage, au

plumage et à la démarche. Voici les principales:

Voyage aux Pyrénées · 第 121 / 176 题