BAGNÈRES-DE-BIGORRE

I

On repart pour Bagnères à cinq heures du soir, dans la poussière, à la

suite de coucous chargés de monde. Cette route est encombrée, comme les

chemins de la banlieue autour de Paris le samedi soir. La diligence

prend, en passant, autant de paysans qu’elle en rencontre; on les met en

tas sous la bâche, parmi les malles, à côté des chiens; ils ont l’air

fier et content de cette haute place. Les jambes, les bras, les têtes,

s’agencent comme elles peuvent; ils chantent, et la voiture a l’air

d’une boîte à musique. C’est dans cet équipage triomphal qu’on arrive à

Bagnères, le soleil couché. On dîne à la hâte, on se fait conduire à la

promenade des Coustous, et l’on est tout surpris de trouver le boulevard

de Gand aux Pyrénées.

Quatre rangées d’arbres poudreux; des bancs réguliers à intervalles

égaux; sur les deux côtés, des hôtels de figure moderne, dont l’un est

occupé par M. de Rothschild; des files de boutiques illuminées, des

cafés chantants autour desquels on s’amasse; des terrasses remplies de

spectateurs assis; sur la chaussée, une foule noire qui s’agite sous les

lumières; voilà le spectacle qu’on a sous les yeux. Les groupes se font,

se défont, se serrent; on suit la foule; on rapprend l’art d’avancer

sans marcher sur les pieds qu’on rencontre, de frôler tout le monde sans

coudoyer personne, de n’être pas écrasé et de ne pas écraser les autres;

bref, tous les talents enseignés par la civilisation et l’asphalte. On

retrouve les bruissements des toilettes, le bourdonnement confus des

conversations et des pas, l’éclat blessant des lumières artificielles,

les figures obséquieuses et ennuyées des marchands, l’étalage savant des

boutiques, et toutes les sensations qu’on a voulu quitter.

Bagnères-de-Bigorre et Luchon sont aux Pyrénées les capitales de la vie

élégante, le rendez-vous des plaisirs du monde et de la mode, Paris à

deux cents lieues de Paris.

Le lendemain matin, au soleil, l’aspect de la ville est charmant. De

grandes allées de vieux arbres la traversent en tous sens. Des jardinets

fleurissent sur les terrasses. L’Adour roule le long des maisons. Deux

rues sont des îles qui rejoignent la chaussée par des ponts chargés de

lauriers-roses, et mirent leurs fenêtres vertes dans le flot clair. Les

ruisseaux d’eau limpide accourent de toutes les places et de toutes les

rues; ils se croisent, s’enfoncent sous terre, reparaissent, et la ville

est remplie de leurs murmures, de leur fraîcheur et de leur gaieté. Une

petite fille, assise sur la dalle ardoisée, trempe ses pieds dans le

courant; l’eau froide les rougit, et la pauvrette retrousse avec grand

soin sa mauvaise robe, de peur de la mouiller. Une femme agenouillée

lave du linge à sa porte; une autre se penche et puise de l’eau pour sa

marmite. Les deux rigoles noires et brillantes, enserrent la route

blanche comme deux cordons de jais. Dans la cour intérieure ou dans le

vestibule de chaque maison, les femmes assemblées cousent et filent, les

unes sur les marches de l’escalier, les autres au pied d’une vigne;

elles sont dans l’ombre, mais sur la crête du mur les belles feuilles

vertes sont traversées par un rayon de soleil.

Sur la place voisine, des hommes rangés sur deux lignes battaient le blé

avec de longues perches et amoncelaient des tas de grain doré. Sous son

luxe d’emprunt, la ville garde des habitudes rustiques; mais la riche

lumière fond les contrastes, et le battage du blé a la splendeur d’un

bal. Plus loin sont des bâtiments où le ruisseau travaille les marbres.

Des plaques, des blocs, des éclats entassés, des matériaux informes,

remplissent la cour sur une longueur de trois cents pas, parmi des

bouquets de rosiers, des plates-bandes fleuries, des statues et des

kiosques. Dans les ateliers, de lourds engrenages, des baquets d’eau

bourbeuse, des scies rouillées, des roues grossières: voilà les

ouvriers. Dans les magasins, des colonnes, des chapiteaux d’un poli

admirable, de blanches cheminées bordées de feuilles en relief, des

vases ciselés, des coupes sculptées, des bijoux d’agate: voilà

l’ouvrage. Les carrières des Pyrénées ont donné toutes un échantillon

pour lambrisser les murs; c’est une bibliothèque de marbres. Il y en a

de blancs comme l’albâtre, de roses comme la chair vivante, de bruns, de

cailletés comme le ventre d’une pintade. La Griotte est d’un rouge sang.

Le Baudéan noir, veiné de filets blancs, jette un reflet verdâtre. Le

Roncé de Bise sillonne de bandes sombres sa robe couleur de biche. Le

Sarrancolin grisâtre luit étrangement, tout marqueté d’écailles, rayé de

teintes pâles et taché d’une large plaque sanglante. La nature est le

plus grand des peintres; les infiltrations et les feux souterrains ont

pu seuls inventer cette profusion de nuances et de dessins; il a fallu

l’originalité audacieuse du hasard et le lent travail des forces

minérales, pour tourner des lignes si capricieuses et assortir des

teintes si composées.

Un courant d’eau rapide roule sous les ateliers; un autre glisse devant

la maison, dans une belle prairie, sous un rideau de peupliers. Dans le

lointain

[Illustration: Bagnères-de-Bigorre. (Page 268.)]

blanchâtre, on aperçoit les montagnes. L’endroit est heureux pour être

scieur de pierres.

Voyage aux Pyrénées · 第 118 / 176 题