IV.

Les pauvres hommes n’ont pas une ville qui ne soit pleine de souvenirs

lamentables. Les protestants prirent celle-ci en 1570 et égorgèrent tous

les habitants. Un d’eux s’était réfugié dans une tour où l’on ne pouvait

monter que par un escalier étroit; on lui envoya un de ses amis, qui

l’appela sous prétexte de parlementer; sitôt qu’il eut mis la tête à la

fenêtre, on le tua d’une arquebusade. Les paysans qui vinrent donner la

sépulture aux morts en enterrèrent deux mille dans les fossés. Cinq ans

après, le pays était presque désert.

Prenez patience: les catholiques n’étaient pas plus doux que les

protestants; témoin ce siége de Rabastens, à quatre lieues de Tarbes.

«Soudain, dit Montluc, je connus qu’il fallait que d’autres y missent la

main que nos gens de pied, et dis à la noblesse: «Gentilshommes, mes

amis, suivez hardiment, et sans vous étonner, donnez; car nous ne

saurions choisir une mort plus honorable.» Et ainsi nous marchâmes tous

d’aussi bonne volonté qu’à ma vie je vis aller à l’assaut, et regardai

deux fois en arrière; je vis que tous se touchaient les uns les autres.

J’avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et, comme

je me retournais en arrière pour commander que l’on apportât deux

échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une

barricade qui touchait à la tour. Tout à coup je fus tout en sang, car

je le jetais par la bouche, par le nez, par les yeux. Alors presque tous

les soldats, et presque aussi tous les gentilshommes, commencèrent à

s’étonner et voulurent reculer. Mais je leur criai, encore que je ne

pouvais presque parler à cause du grand sang que je jetais par la bouche

et par le nez: «Où voulez-vous aller? vous voulez vous épouvanter pour

moi? Ne vous bougez, ni n’abandonnez le combat.» Et dis aux

gentilshommes: «Je m’en vais me faire panser; que personne ne me suive,

et vengez-moi, si vous m’aimez.» Je pris un gentilhomme par la main, et

ainsi fust conduit à mon logis, là où trouvai un chirurgien du régiment

de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m’arracha les os des

deux joues avec les deux doigts, si grands étaient les trous, et me

coupa force chair de visage, qui était toute froissée.

«Voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand

j’allai à l’assaut, et M. de Goas à l’autre, qui venait voir si j’étais

mort, et me dit: «Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous

sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout; et

assurez-vous que nous vengerons votre blessure.» Alors je lui dis: «Je

loue Dieu de ce que je vois la victoire à nous avant de mourir. A

présent, je ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en

retourner, et montrez-moi toute l’amitié que vous m’avez portée, et

_gardez qu’il n’en échappe un seul qui ne soit tué_.»

«Et à l’instant s’en retourna et tous mes serviteurs même y allèrent. En

sorte qu’il ne demeura auprès de moi que deux pages, et l’avocat de Las

et le chirurgien. L’on voulut sauver le ministre et le capitaine de là

dedans, nommé Ladous, pour les faire pendre devant mon logis. Mais les

soldats ne faillirent de les tuer eux-mêmes, et les ôtèrent à ceux qui

les tenaient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent

sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s’étaient

retirés là dedans, dans les fossés, lesquels se noyèrent. Il se trouve

que l’on en sauva deux qui s’étaient cachés. Il y avait tel prisonnier

qui voulait donner quatre mille écus. Mais jamais homme ne voulait

entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées.»

Comment avec de telles fureurs la race humaine a-t-elle pu durer? «On a

beau la tarir, dit Méphistophélès, la fraîche source de sang vivant

reparaît toujours.»

Voyage aux Pyrénées · 第 117 / 176 题