Les pauvres hommes n’ont pas une ville qui ne soit pleine de souvenirs
lamentables. Les protestants prirent celle-ci en 1570 et égorgèrent tous
les habitants. Un d’eux s’était réfugié dans une tour où l’on ne pouvait
monter que par un escalier étroit; on lui envoya un de ses amis, qui
l’appela sous prétexte de parlementer; sitôt qu’il eut mis la tête à la
fenêtre, on le tua d’une arquebusade. Les paysans qui vinrent donner la
sépulture aux morts en enterrèrent deux mille dans les fossés. Cinq ans
après, le pays était presque désert.
Prenez patience: les catholiques n’étaient pas plus doux que les
protestants; témoin ce siége de Rabastens, à quatre lieues de Tarbes.
«Soudain, dit Montluc, je connus qu’il fallait que d’autres y missent la
main que nos gens de pied, et dis à la noblesse: «Gentilshommes, mes
amis, suivez hardiment, et sans vous étonner, donnez; car nous ne
saurions choisir une mort plus honorable.» Et ainsi nous marchâmes tous
d’aussi bonne volonté qu’à ma vie je vis aller à l’assaut, et regardai
deux fois en arrière; je vis que tous se touchaient les uns les autres.
J’avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et, comme
je me retournais en arrière pour commander que l’on apportât deux
échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une
barricade qui touchait à la tour. Tout à coup je fus tout en sang, car
je le jetais par la bouche, par le nez, par les yeux. Alors presque tous
les soldats, et presque aussi tous les gentilshommes, commencèrent à
s’étonner et voulurent reculer. Mais je leur criai, encore que je ne
pouvais presque parler à cause du grand sang que je jetais par la bouche
et par le nez: «Où voulez-vous aller? vous voulez vous épouvanter pour
moi? Ne vous bougez, ni n’abandonnez le combat.» Et dis aux
gentilshommes: «Je m’en vais me faire panser; que personne ne me suive,
et vengez-moi, si vous m’aimez.» Je pris un gentilhomme par la main, et
ainsi fust conduit à mon logis, là où trouvai un chirurgien du régiment
de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m’arracha les os des
deux joues avec les deux doigts, si grands étaient les trous, et me
coupa force chair de visage, qui était toute froissée.
«Voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand
j’allai à l’assaut, et M. de Goas à l’autre, qui venait voir si j’étais
mort, et me dit: «Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous
sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout; et
assurez-vous que nous vengerons votre blessure.» Alors je lui dis: «Je
loue Dieu de ce que je vois la victoire à nous avant de mourir. A
présent, je ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en
retourner, et montrez-moi toute l’amitié que vous m’avez portée, et
_gardez qu’il n’en échappe un seul qui ne soit tué_.»
«Et à l’instant s’en retourna et tous mes serviteurs même y allèrent. En
sorte qu’il ne demeura auprès de moi que deux pages, et l’avocat de Las
et le chirurgien. L’on voulut sauver le ministre et le capitaine de là
dedans, nommé Ladous, pour les faire pendre devant mon logis. Mais les
soldats ne faillirent de les tuer eux-mêmes, et les ôtèrent à ceux qui
les tenaient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent
sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s’étaient
retirés là dedans, dans les fossés, lesquels se noyèrent. Il se trouve
que l’on en sauva deux qui s’étaient cachés. Il y avait tel prisonnier
qui voulait donner quatre mille écus. Mais jamais homme ne voulait
entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées.»
Comment avec de telles fureurs la race humaine a-t-elle pu durer? «On a
beau la tarir, dit Méphistophélès, la fraîche source de sang vivant
reparaît toujours.»