Pourquoi ne parlerais-je pas de l’animal le plus heureux de la création!
Un grand peintre, Karl Dujardins l’a pris en affection; il l’a dessiné
dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses
goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux
voyageurs qu’ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot
lâché. Maintenant songez qu’aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de
fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien
lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils
font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq
ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche,
toute la masse grouille; les queues en tire-bouchon frétillent
fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s’ouvrent sous les
oreilles pendantes; les nez goguenards s’allongent en flairant; toute la
compagnie grognonne; après quoi on s’accoutume à l’intrus, on se tait,
on se recouche, les yeux se ferment d’une façon béate, les queues
rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et
à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux
préjugés et appeler la jouissance; ils ont quelque chose d’insouciant et
de moqueur; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la
tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir
dans l’air toutes les sensations agréables. Ils s’étalent si
complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits
mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si
pénétrantes, qu’on en prend de l’humeur. O vrais épicuriens, si parfois
en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l’oie de
Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l’homme est votre
serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature! Il n’y a dans
toute leur vie qu’un moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il
passe vite et ils ne les prévoient pas.