VIII.

Des milliers de lézards nichent dans les fentes d’ardoises et dans les

murs de cailloux roulés. A l’approche des passants, ils filent comme un

trait et traversent la route. Si l’on reste un instant immobile, on y

voit de petites têtes inquiètes et malignes sortir entre deux pierres;

le reste du corps se montre, la queue frétille, et, d’un mouvement

brusque, ils grimpent en zigzag sur les étages de galets. Ils ont là du

soleil à plaisir, jusqu’à cuire tout vifs; à midi, la roche brûle la

main. Ce puissant soleil échauffe leur sang froid et donne à leurs

membres le ressort et l’action. Ils sont capricieux, passionnés,

violents, et se battent comme des hommes. Quelquefois on en voit rouler

deux le long d’un rocher, l’un sur l’autre, dans la poussière, se

relever ternes et sales, et se sauver prestement, comme des écoliers

poltrons et mutins surpris en faute. Plusieurs perdent la queue dans ces

aventures, ce qui fait qu’ils ont l’air de porter un habit trop court;

ils se cachent, honteux d’être si mal vêtus. Les autres, dans leur

justaucorps gris, ont des mouvements menus et gracieux, un air à la fois

coquet et timide qui ôte toute envie de leur faire mal. Lorsqu’ils

dorment sur un feuillet de roche, on aperçoit leur gorge blanchâtre et

leur petite bouche spirituelle; mais ils ne dorment guère, ils sont

toujours aux aguets, ils détalent au moindre bruit, et, quand rien ne

les trouble, ils trottent, s’ébattent, montent, descendent, font cent

tours par plaisir. Ils aiment la compagnie, et vivent l’un près de

l’autre ou l’un chez l’autre. Aucun animal n’est plus gentil et n’a des

mœurs plus innocentes; avec les jolis sédums blancs et jaunes, il égaye

les longs murs de pierre, et tous deux vivent de sécheresse, comme les

autres d’humidité.

Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l’homme, sont autant de

livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée. Si

les cochons ont le poil net et rose, c’est que le granit bouillant et

la mer poissonneuse ont pendant des millions d’années accumulé et

soulevé dix mille pieds de roche.

Voyage aux Pyrénées · 第 111 / 176 题