VI.

Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un

tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent

de pâturage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts,

on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles

ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur

manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées

pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une

expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de

marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et

ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et

pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées

s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et

broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les

poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en

marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et

tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt

de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses

luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc,

marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre

vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant,

vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un

nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.

Voyage aux Pyrénées · 第 109 / 176 题