Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un
tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent
de pâturage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts,
on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles
ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur
manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées
pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une
expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de
marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et
ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et
pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées
s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et
broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les
poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en
marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et
tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt
de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses
luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc,
marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre
vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant,
vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un
nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.