Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes.
L’ours est une bête grave, toute montagnarde, curieuse à voir dans sa
houppelande grisâtre ou jaunâtre de poils feutrés. Il semble formé pour
son domicile et son domicile pour lui. Sa grosse fourrure est un
excellent manteau contre la neige. Les montagnards la jugent si bonne,
qu’ils la lui empruntent le plus souvent qu’ils peuvent, et il la juge
si bonne, qu’il la défend contre eux le mieux qu’il peut. Il aime à
vivre seul, et les gorges des hauteurs sont aussi désertes qu’il le
souhaite. Les arbres creux lui fournissent une maison toute prête; comme
ce sont pour la plupart des hêtres et des chênes, il y trouve à la fois
le vivre et le couvert. Du reste, brave, prudent, robuste, c’est un
animal estimable; ses seuls défauts sont de manger ses petits, quand il
les rencontre, et de mal danser.
Pour le chasser, on s’embusque et on le tire au passage. Dernièrement,
dans une battue, on dépista une femelle superbe. Quand les premiers
chasseurs, gens novices, virent briller ces petits yeux féroces, et
qu’ils aperçurent la masse noire qui descendait à grandes enjambées,
froissant les taillis, ils oublièrent tout d’un coup qu’ils avaient des
fusils et se tinrent cois derrière leur chêne. Cent pas plus loin un
brave fit feu. L’ours qui n’était pas touché, arrive au galop. L’homme
de lâcher son fusil et de glisser dans une fondrière. Arrivé au fond, il
se tâtait les membres et se trouvait sauf par miracle, lorsqu’il vit
l’animal arrêté au-dessus de sa tête, occupé à examiner la pente, et
appuyant le pied sur les pierres pour voir si elles étaient solides. Il
flairait çà et là, et regardait l’homme avec l’intention manifeste de
lui rendre visite. La fondrière était un puits; s’il arrivait au fond,
il fallait se résigner au tête-à-tête. Pendant que l’homme faisait cette
réflexion et songeait aux dents de la bête, l’ours se mit à descendre
avec infiniment de précaution et d’adresse, ménageant sa précieuse
personne, s’accrochant aux racines, lentement, mais sans jamais
trébucher. Il approchait, quand les chasseurs arrivèrent et le tuèrent à
coups de balles.
L’isard habite plus haut que l’ours, sur les cimes nues, dans les
régions des glaciers. Il a besoin d’espace pour bondir et s’ébattre. Il
est trop vif et trop gai pour se tenir comme le lourd misanthrope
enfermé dans les gorges et les forêts. Nul animal n’est plus agile: il
saute de roche en roche, franchit des précipices, et se tient sur des
pointes où il y a place juste pour ses quatre pieds. On entend parfois
sur les hauteurs un bêlement sourd: c’est une bande d’isards qui
broutent l’herbe entre les neiges; leur robe fauve et leurs petites
cornes se détachent dans le bleu du ciel; l’un d’eux donne l’alerte, et
tous disparaissent en un moment.