II

Mais les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres

géométriques, parents des blocs ferrugineux qu’ont taillés les éruptions

primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes,

avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les

pins au contraire semblent à peine vivants; leur tige se dresse en ligne

perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent

du tronc à angles droits, égales comme les rayons d’un cercle, et

l’arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les

petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans

transparence ni éclat; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne

la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l’éteignent: à

peine si le soleil de midi les frange d’un reflet bleuâtre. A dix pas,

sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l’horizon comme une

masse opaque. Ils se serrent en files sous leurs manteaux funèbres.

Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes; le souffle du vent

n’y fait point de bruit; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans

les remuer ni les froisser. On n’entend d’autre bruit que le

chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres

qui tombent en pluie dès qu’on touche une branche. Le gazon est mort,

le sol nu; on marche dans l’ombre sous une verdure inanimée, entre des

tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit

l’air, semblable au parfum des aromates. C’est l’impression que fait une

cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l’odeur de l’encens

flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin

dans l’obscurité la forêt des piliers.

Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres.

Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de

deuil descendre entre des glaciers blancs. Ils aiment le froid, et

l’hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on

voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage; elles

s’assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l’arbre sort d’un

morceau de terre profond, et qu’il monte à cent pieds, lisse et droit

comme le mât d’un navire, l’esprit suit d’un élan jusqu’à la cime

l’essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi

grandiose que le mont qui la nourrit.

Voyage aux Pyrénées · 第 105 / 176 题