Paul est monté sur le pic du Midi de Bigorre; voici son journal de
voyage:
«Départ à quatre heures du matin dans la vapeur. Les pâturages de Tau à
travers la vapeur; on voit la vapeur. Le lac d’Oncet à travers la
vapeur; même vue.
«Hourque des cinq Ours. Plusieurs taches blanchâtres ou grisâtres, dans
un fond blanchâtre ou grisâtre. Contempler, pour s’en faire une idée,
cinq ou six pains à cacheter, d’un blanc sale, collés derrière une
feuille de papier brouillard.
«Commencement de l’escarpement; montée au pas, à la queue l’un de
l’autre; cela me rappelle le manége Leblanc, et les cinquante chevaux
qui avancent gracieusement dans la sciure de bois, chacun ayant le nez
contre la queue du précédent, et la queue contre le nez du suivant, le
jeudi, jour de sortie et d’équitation pour les colléges. Je me berce
voluptueusement dans ce souvenir poétique.
«Première heure: vue du dos de mon guide et de la croupe de son cheval.
Le guide a une veste de velours bouteille avec deux raccommodages à
gauche et un à droite; le cheval est d’un brun sale et porte les marques
de la cravache. Quelques gros cailloux sur le sentier. Le brouillard. Je
pense à la philosophie allemande.
«Deuxième heure: La vue s’élargit; j’aperçois l’œil gauche du cheval du
guide. Cet œil est borgne; il ne perd rien.
«Troisième heure: La vue s’élargit encore. Vue de deux croupes de
cheval et deux vestes de touristes, qui sont à quinze pieds au-dessous
de nous. Vestes grises, ceintures rouges, bérets. Ils jurent et je jure.
Cela nous console un peu.
«Quatrième heure: Joie et transports; le guide me promet, pour la cime,
la vue d’une mer de nuages.
«Arrivée: Vue de la mer de nuages. Par malheur nous sommes dans un des
nuages. Aspect d’un bain de vapeur quand on est dans le bain.
«Bénéfices: Rhume de cerveau, rhumatisme aux pieds, lumbago,
congélation, bonheur d’un homme qui aurait fait huit heures antichambre,
dans une antichambre sans feu.
--Et cela arrive souvent!
--Deux fois sur trois. Les guides jurent que non.»