La géologie est une noble science. Sur cette cime, les théories
s’animent; les raisonnements des livres ressuscitent l’histoire des
montagnes, et le passé paraît encore plus grandiose que le présent. Ce
pays était une mer d’abord déserte et bouillante, puis lentement
refroidie, enfin peuplée d’êtres vivants et exhaussée par leurs débris.
Ainsi se formèrent les calcaires anciens, les schistes de transition et
plusieurs des terrains secondaires. Que de milliers de siècles accumulés
en une seule phrase! Le temps est une solitude où nous posons çà et là
des bornes; elles révèlent son immensité, mais ne la mesurent pas.
Cette croûte se fendit, et une longue vague de granit fondu s’éleva,
formant la haute chaîne du Gave, des Nestes, de la Garonne, la
Maladetta, Néouvielle. On voit d’ici Néouvielle au nord-est. Ce que ce
mur de feu fit en se dressant dans cette mer bouleversée, l’imagination
de l’homme ne le concevra jamais. La masse liquide de granit s’empâta
dans les roches; les couches les plus basses se changèrent en ardoise
sous la tempête embrasée; les terrains plats se redressèrent et se
renversèrent. La coulée souterraine monta d’un effort si brusque, qu’ils
se collèrent à ses flancs en étages presque perpendiculaires. «Elle se
figea dans la tourmente, et son agitation se peint encore dans ses ondes
pétrifiées.»
Combien de temps s’écoula entre cette révolution et la suivante? Les
monuments manquent; les siècles n’ont pas laissé de traces. C’est une
page arrachée dans l’histoire de la terre. Notre ignorance nous accable
comme notre science. Nous voyons un infini, et nous en devinons un autre
que nous ne voyons pas.
Enfin l’Océan se déplaça, peut-être par le soulèvement de l’Amérique; du
sud-ouest une mer vint s’abattre sur la chaîne. Le choc tomba sur la
barrière noire crénelée qu’on aperçoit vers Gavarnie. Ce fut une
destruction épouvantable d’animaux marins. Leurs cadavres ont formé les
bancs coquilliers qu’on traverse en montant à la Brèche; plusieurs
couches de la Brèche, du Taillon et du mont Perdu, sont des champs de
mort encore fétides. La mer roulante, arrachant son lit, le charria
contre la muraille de rochers, l’amoncela contre les flancs, l’entassa
sur les cimes, mit une montagne sur la montagne, couvrit l’immense
écueil, et oscilla en courants furieux dans son bassin dévasté. Il me
semblait voir à l’horizon la nappe limoneuse arriver plus haute que les
cimes, dresser ses flots sur le ciel, tourbillonner dans les vallées, et
par-dessus les montagnes noyées mugir comme une tempête.
Cette mer apportait la moitié des Pyrénées; ses eaux violentes
appliquèrent contre le versant primitif des étages calcaires inclinés et
tourmentés; ses eaux apaisées déposèrent sur eux les hautes couches
horizontales. Là-bas, au sud-ouest, le Vignemale en est couvert. Des
générations d’êtres marins naissaient et mouraient pour élever les
sommets, populations silencieuses et inertes qui pullulaient dans le
limon tiède et regardaient à travers leurs vagues vertes les rayons du
soleil bleui. Ils ont péri avec leur sépulcre. Les orages ont déchiré
les bancs où ils s’enfouissaient, et ces lambeaux de leurs débris disent
à peine combien ce monde enseveli a vu passer de myriades de siècles.
Un jour enfin on vit grandir les grands monts qui forment l’horizon du
sud, Troumousse, le Vignemale, le mont Perdu et tous les sommets qui
entourent Gèdres. Le sol avait crevé une seconde fois. Une ondée de
nouveau granit s’élevait, chargée du granit ancien et de la prodigieuse
masse des calcaires; les alluvions montèrent à plus de dix mille pieds;
les anciennes cimes de granit pur étaient dépassées; les bancs de
coquilles furent soulevés dans des nuages, et les cimes exhaussées se
trouvèrent pour toujours au-dessus des mers.
Deux mers ont séjourné sur ces sommets; deux coulées de roche embrasée
ont dressé ces chaînes. Quelle sera la révolution prochaine? Combien de
temps l’homme durera-t-il encore? Un retrait de la croûte qui le porte
fera jaillir une vague de lave ou déplacera le niveau des mers. Nous
vivons entre deux accidents du sol; notre histoire tient au large dans
une ligne de l’histoire de la terre; notre vie dépend d’une variation de
la chaleur; notre durée est d’une minute, et notre force un néant. Nous
ressemblons à ces petits myosotis bleus qu’on cueille en descendant sur
la côte; leur forme est délicate et leur structure admirable; la nature
les prodigue et les brise; elle met toute son industrie à les former, et
toute son insouciance à les détruire. Il y a plus d’art en eux que dans
toute la montagne. Sont-ils fondés à prétendre que la montagne est faite
pour eux?