I
Il faut être utile à ses semblables; je suis monté sur le Bergonz, pour
avoir au moins une ascension à raconter.
Un sentier pierreux, en zigzag, écorche la montagne verte de sa traînée
blanchâtre. La vue change à chaque détour. Au-dessus et au-dessous de
nous, des prairies, des faneuses, de petites maisons collées au versant
comme des nids d’hirondelles. Plus bas, une fondrière immense de roc
noir, où de tous côtés accourent des ruisseaux d’argent. A mesure que
nous nous élevons, les vallées se rétrécissent et s’effacent, les
montagnes grises s’élargissent et s’étalent dans leur énormité. Tout
d’un coup, sous le soleil ardent, la perspective se brouille; nous
sentons l’attouchement froid et humide de je ne sais quel être
invisible. Un instant après, l’air s’éclaircit, et nous apercevons
derrière nous le dos blanc, arrondi, d’un beau nuage qui s’éloigne, et
dont l’ombre glisse légèrement sur la pente. Bientôt l’herbe utile
disparaît; des mousses roussies, des milliers de rhododendrons, revêtent
les escarpements stériles; la route se dégrade sous l’effort des sources
perdues; elle s’encombre de pierres roulées. Elle tourne tous les dix
pas pour vaincre la roideur des pentes. On atteint enfin une crête nue,
où l’on descend de cheval; là commence l’arête de la montagne. On marche
pendant dix minutes sur un tapis de bruyères serrées, et l’on est sur la
plus haute cime.
Quelle vue! Tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos,
cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J’ai deux vallées sous les
yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un
entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et
nos travaux y ont égratigné un point imperceptible; nous sommes des
mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d’un éléphant.
Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un
instant s’amuse, et que tout à l’heure elle va briser. On n’aperçoit
qu’un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel.
Elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles
et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de
l’immense: croupes monstrueuses qui s’étalent, gigantesques échines
osseuses, flancs labourés qui descendent à pic jusqu’en des fonds qu’on
ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les
chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et
dentelées comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous
côtés, ils se croisent, ils s’entassent, hérissés, innombrables, et la
houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de l’horizon.
Au nord, les vallées de Luz et d’Argelès s’ouvrent dans la plaine par
une percée bleuâtre, brillantes d’un éclat terne, et semblables à deux
aiguières d’étain bruni. A l’ouest, la chaîne de Baréges s’allonge en
scie jusqu’au pic du midi, énorme hache ébréchée, tachée de plaques de
neige; à l’est, des files de sapins penchés montent à l’assaut des
cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d’arêtes tranchées au vif,
de tours carrées, d’aiguilles, d’escarpements perpendiculaires, se
dresse sous un manteau de neige; les glaciers étincellent entre les rocs
sombres; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire
sur l’azur profond. Ces formes rudes blessent l’œil, on sent avec
accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de
la planète, et l’invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages.
Ce chaos de lignes violemment brisées annonce l’effort des puissances
dont nous n’avons plus l’idée. Depuis, la nature s’est adoucie; elle
arrondit et amollit les formes qu’elle façonne; elle brode dans les
vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les
feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive,
elle n’a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses
constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel
qu’il a pour voûte et du soleil qu’il a pour flambeau.