Après les glaciers nous trouvons une esplanade en pente; nous grimpons
pendant dix minutes en nous meurtrissant les pieds sur des quartiers de
roches tranchantes. Depuis la cabane nous n’avions pas levé les yeux,
afin de nous réserver la sensation tout entière. Ici enfin nous
regardons.
Une muraille de granit couronnée de neige se creuse devant nous en
cirque gigantesque. Ce cirque a douze cents pieds de haut, près d’une
lieue de tour, trois étages de murs perpendiculaires, et sur chaque
étage des milliers de gradins. La vallée finit là; le mur est d’un seul
bloc, inexpugnable. Les autres sommets crouleraient, que ses assises
massives ne remueraient pas. L’esprit est accablé par l’idée d’une
stabilité inébranlable et d’une éternité assurée. Là est la borne de
deux contrées et de deux races; c’est elle que Roland voulut rompre,
lorsque d’un coup d’épée il ouvrit une brèche à la cime. Mais l’immense
blessure disparaît dans l’énormité du mur invaincu. Trois nappes de
neige s’étalent sur les trois étages d’assises. Le soleil tombe de toute
sa force sur cette robe virginale, sans pouvoir la faire resplendir.
Elle garde sa blancheur mate. Tout ce grandiose est austère; l’air est
glacé sous les rayons du midi; de grandes ombres humides rampent au pied
des murailles. C’est l’hiver éternel et la nudité du désert. Les seuls
habitants sont les cascades assemblées pour former le Gave. Les filets
d’eau arrivent par milliers de la plus haute assise, bondissent de
gradin en gradin, croisent leurs raies d’écume, serpentent, s’unissent
et tombent par douze ruisseaux qui glissent de la dernière assise en
traînées floconneuses pour se perdre dans les glaciers du sol. La
treizième cascade sur la gauche a douze cent soixante-six pieds de haut.
Elle tombe lentement, comme un nuage qui descend, ou comme un voile de
mousseline qu’on déploie; l’air adoucit sa chute; l’œil suit avec
complaisance la gracieuse ondulation du beau voile aérien. Elle glisse
le long du rocher, et semble plutôt flotter que couler. Le soleil luit à
travers son panache, de l’éclat le plus doux et le plus aimable. Elle
arrive en bas comme un bouquet de plumes fines et ondoyantes, et
rejaillit en poussière d’argent; la fraîche et transparente vapeur se
balance autour de la pierre trempée, et sa traînée qui rebondit monte
légèrement le long des assises. L’air est immobile; nul bruit, nul être
vivant dans cette solitude. On n’entend que le murmure monotone des
cascades, semblable au bruissement des feuilles que le vent froisse dans
une forêt.
Au retour, nous nous sommes assis à la porte de la cabane. La pauvre
maison est trapue, lourdement appuyée sur de gros murs; les solives
noueuses du plafond ont encore leur écorce. Il faut bien qu’elle puisse
résister seule aux neiges d’hiver. On rencontre partout l’empreinte des
terribles mois qu’elle a traversés. Deux sapins morts sont debout à la
porte. Le jardin, de trois pieds carrés, est défendu par d’énormes murs
d’ardoises entassées. L’écurie basse et noire ne laisse point de prise
ni d’entrée au vent. Un poulain maigre cherchait un peu d’herbe entre
les pierres. Un petit taureau, l’air refrogné, nous regardait d’un œil
oblique; les bêtes, les arbres et le site, avaient un aspect menaçant ou
triste. Mais dans les fentes d’une roche poussaient des boutons d’or
admirables, lustrés, splendides, et qui semblaient peints par un rayon
du soleil.
Nous rencontrâmes au village nos compagnons de route qui s’étaient
assis. Les bons touristes fatigués, s’arrêtent ordinairement à
l’auberge, dînent substantiellement, se font apporter une chaise sur la
porte, et digèrent en regardant le cirque, qui de là paraît haut comme
une maison. Sur quoi ils s’en retournent, louant ce spectacle grandiose,
et très-contents d’être venus aux Pyrénées.