Gavarnie est un village fort ordinaire, ayant vue sur l’amphithéâtre
qu’on vient visiter. Lorsqu’on
[Illustration: Cirque de Gavarnie. (Page 222.)]
l’a quitté, il faut encore faire une lieue dans une triste plaine, à
demi engravée par les débordements d’hiver; les eaux du Gave sont
fangeuses et ternes; un vent froid souffle du cirque; les glaciers,
parsemés de boue et de pierres sont collés au versant comme des plaques
de plâtre sali. Les montagnes sont pelées et ravinées par les cascades;
des cônes noirâtres de sapins épars y montent comme des soldats en
déroute; un maigre et terne gazon habille misérablement leurs têtes
tronquées. Les chevaux passent le Gave à gué, en trébuchant, glacés par
l’eau qui sort des neiges. Dans cette solitude dévastée, on rencontre
tout d’un coup le plus riant parterre. Un peuple de beaux iris se presse
dans le lit d’un torrent desséché; le soleil traverse de ses rayons d’or
leurs pétales veloutés d’un bleu tendre; la moisson de panaches serpente
avec les sinuosités de la berge, et l’œil suit sur toute la plaine les
plis du ruisseau de fleurs.
Nous gravissons un dernier tertre, semé d’iris et de roches. Là est une
cabane où l’on déjeune et où on laisse les chevaux. On s’arme d’un grand
bâton, et l’on descend sur les glaciers du cirque.
Les glaciers sont fort laids, très-sales, très-inégaux, très-glissants;
on court à chaque pas risque de tomber, et, si l’on tombe, c’est sur des
pierres aiguës ou dans des trous profonds. Ils ressemblent beaucoup à
des plâtras entassés, et ceux qui les ont admirés ont de l’admiration à
revendre. L’eau les a percés, de sorte qu’on marche sur des ponts de
neige. Ces ponts ont l’air de soupiraux de cuisine; l’eau s’y engouffre
dans une arcade très-basse, et, quand on y regarde, on voit
distinctement un trou noir. Un Anglais qui voulut jouir de cette vue, se
laissa choir, et sortit demi-mort «avec la rapidité d’une truite.» Nous
avons laissé ces tentatives aux Anglais et aux poissons.