On part à six heures du matin, par la route de Scia, dans le brouillard,
sans rien voir d’abord que de grandes formes confuses d’arbres et de
rochers. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons sur le sentier un
bruit de cris aigus qui s’approche: c’était un enterrement qui arrivait
de Scia. Deux hommes portaient un petit cercueil sous un linceul blanc;
derrière venaient quatre pâtres en longs manteaux et capuchons bruns, la
tête baissée, en silence; quatre femmes suivaient en mantes noires.
C’étaient elles qui poussaient ces lamentations monotones et perçantes;
on ne savait si elles faisaient une plainte ou une prière. Ils
marchaient à grands pas dans la froide vapeur, sans s’arrêter ni
regarder personne, et allaient ensevelir ce pauvre corps dans le
cimetière de Luz.
A Scia, la route passe sur un petit pont fort élevé, qui domine un autre
pont grisâtre abandonné. Le double étage d’arcades se courbe
gracieusement au-dessus du torrent bleu; cependant une clarté pâle
flotte déjà dans la vapeur diaphane; une gaze dorée ondule sur le Gave;
le voile aérien s’amincit et va s’évanouir.
Rien ne peut donner l’idée de cette lumière si jeune, timide et
souriante, qui brille comme les ailes bleuâtres d’une demoiselle
poursuivie, et s’arrête captive dans un réseau de brume. Au-dessous
d’elle, l’eau bouillonnante s’engouffre dans un conduit étroit et saute
comme une écluse. La colonne d’écume, haute de trente pieds, croule avec
un fracas furieux, et ses vagues glauques, amoncelées dans la profonde
ravine, s’entre-choquent et se brisent contre une traînée de rocs
tombés. D’autres blocs énormes, débris de la même montagne, penchent
au-dessus de la route leurs têtes carrées et leurs chevelures de ronces;
rangés en file, inexpugnables, ils semblent regarder les tourments du
Gave, que leurs frères tiennent sous eux écrasé et dompté.