III.

Nous tournons un second pont, et nous entrons dans la campagne de

Gèdres, verdoyante et cultivée, les foins sont en tas; on coupe les

moissons; nos chevaux marchent entre deux haies de noisetiers; nous

longeons des vergers; mais la montagne est toujours voisine; le guide

nous montre un rocher haut comme trois hommes, qui roula il y a deux ans

et broya une maison.

Nous rencontrons plusieurs caravanes singulières: une bande de jeunes

prêtres en chapeaux noirs, en gants noirs, en soutane noire retroussée,

en bas noirs, très-apparents, cavaliers novices qui, à chaque pas,

sursautent comme le Gave; un gros bonhomme tout rond, en chaise à

porteurs, les mains croisées sur le ventre, qui nous regarde d’un air

paterne, et lit son journal; trois dames d’un âge assez mûr,

très-élancées, très-maigres, très-roides, qui, par dignité, mettent

leurs bêtes au trot dès que nous nous approchons d’elles. Le cavalier

servant est un gentilhomme osseux et cartilagineux, fiché

perpendiculairement sur sa selle, comme un poteau de télégraphe. Nous

entendons un gloussement aigre, comme d’une poule étranglée, et nous

reconnaissons la langue anglaise.

Pour la nation française, elle est mal représentée à Gèdres. D’abord

paraît un long douanier moisi, qui vise le laisser passer des chevaux;

avec son habit jadis vert, le pauvre homme a l’air d’avoir séjourné une

semaine dans la rivière. Sitôt qu’il nous lâche, une bande de polissons,

garçons et filles, fond sur nous: les uns tendent la main, les autres

veulent nous vendre des pierres: ils font signe au guide d’arrêter; ils

réclament les voyageurs, deux ou trois tiennent la bride de chaque bête,

et tous ensemble crient: «La grotte! la grotte!» Force est de se

résigner et de voir la grotte.

Une servante ouvre une porte, nous fait descendre deux escaliers, jette

en passant une motte de terre dans une lagune pour réveiller les

poissons qui dorment, fait six pas sur deux planches. «Eh bien! la

grotte?--La voilà, monsieur.» Nous voyons un filet d’eau entre deux

rochers sous des frênes. «Est-ce tout?» Elle ne comprend pas, ouvre de

grands yeux et s’en va. Nous remontons et nous lisons cet écriteau: _On

paye dix sous pour visiter la grotte._ L’affaire s’explique: les paysans

des Pyrénées ont beaucoup d’esprit.

Voyage aux Pyrénées · 第 97 / 176 题