SAINT-SAVIN

I

Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l’abbaye de

Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâtie par Charlemagne; les

pierres croulent, rongées et roussies; les dalles, disjointes, sont

incrustées de mousse; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par

le soir; le Gave, qui tourne, élève déjà dans l’air sa traînée de fumée

pâle.

Il était doux ici d’être moine: c’est en de tels lieux qu’il faut lire

l’_Imitation_; c’est en de tels lieux qu’on l’a écrite. Pour une âme

délicate et noble, un couvent était alors le seul refuge; tout la

blessait et la rebutait alentour.

Alentour, quel horrible monde! Des seigneurs brigands qui pillent les

voyageurs et s’égorgent entre eux; des artisans et des soudards qui

s’emplissent de viandes et s’accouplent en brutes; des paysans dont on

brûle la hutte, dont on viole la femme, qui par désespoir et par faim

s’en vont au sabbat. Nul souvenir de bien, nul espoir de mieux. Qu’il

est doux de renoncer à l’action, à la compagnie, à la parole, de se

cacher, d’oublier toutes les choses extérieures, et d’écouter dans la

sécurité et dans la solitude les voix divines qui, semblables à des

sources recueillies, murmurent pacifiquement au fond du cœur!

Ici qu’il est aisé d’oublier le monde! Ni livres, ni nouvelles, ni

sciences; personne ne voyage et personne ne pense. Cette vallée est tout

l’univers; de temps en temps, un paysan, un homme d’armes passe. Un

instant après, il est passé; l’esprit n’en a pas gardé plus de traces

que la route vide. Tous les matins, les yeux retrouvent les grands bois

reposés sur la croupe des montagnes, et les assises de nuages allongées

au bord du ciel. Les rocs s’éclairent, la cime des forêts tremble sous

la brise qui s’élève, l’ombre tourne au pied des chênes, et l’esprit

prend le calme et la monotonie de ces lents spectacles dont il se

nourrit. Cependant les répons des moines bourdonnent vaguement dans la

chapelle; puis leurs pas mesurés bruissent dans les hauts corridors.

Chaque jour les mêmes heures ramènent les mêmes impressions et les mêmes

images. L’âme se vide des idées mondaines, et le rêve divin, qui

commence à couler en elle, amasse peu à peu le flot silencieux qui va

l’emplir.

Loin d’elle la science et les traités de doctrine. Ils tarissent ce flot

au lieu de l’accroître. Tant de mots augmenteront-ils la paix et la

tendresse intérieure? «Le royaume de Dieu n’est pas dans les discours,

mais dans la piété.» Il faut que le cœur s’agite, que les larmes

coulent, que les bras s’ouvrent vers un lieu invisible, et ce trouble

subit ne sera point l’œuvre des livres, mais l’attouchement de la main

divine. C’est cette main «qui élèvera en un moment l’âme humble;» c’est

elle «qui enseigne sans bruits de paroles, sans confusion de sentiments,

sans faste d’ambition, sans combat d’arguments.» Une lumière perce, et

tout d’un coup les yeux voient comme une nouvelle terre et un nouveau

ciel.

Les hommes du siècle n’aperçoivent dans les événements que les

événements eux-mêmes; le solitaire découvre derrière le voile des êtres

la présence et la volonté de Dieu. C’est lui qui par le soleil échauffe

la terre, et par les pluies la rafraîchit. C’est lui qui soutient les

montagnes et les enveloppe, au soleil couché, dans le repos de la nuit.

Le cœur sent partout, autour des choses et dans l’intérieur des choses,

une bonté immense, comme un vague océan de clarté qui pénètre et anime

le monde; il s’y confie et s’y abandonne, comme un enfant qui le soir

s’endort sur les genoux de sa mère. Cent fois par jour les choses

divines lui deviennent palpables. La lumière ruisselle dans la brume

matinale, aussi chaste que le front de la Vierge; les étoiles luisent

comme des yeux célestes, et là-bas, quand le soleil tombe, les nuages

s’agenouillent au bord du ciel, comme un chœur enflammé de séraphins.

Les païens étaient bien aveugles dans leurs pensées sur la grandeur de

la nature. Qu’est-ce que notre terre, sinon un petit défilé entre deux

mondes éternels? Là-dessous, sous nos pieds, sont les réprouvés et leurs

peines; ils hurlent dans leurs cavernes, et le sol tremble; sans le

signe de Dieu, ces murs demain seraient engloutis dans leur abîme; ils

en sortent souvent par les précipices déserts; les passants entendent

leurs éclats de rire dans les cascades; derrière ces hêtres bosselés, on

a vu parfois leurs visages grimaçants, leurs yeux de flamme, et plus

d’un pâtre, qui la nuit s’est égaré vers leur repaire, a été retrouvé le

matin les cheveux hérissés et le col tordu. Mais là-haut, dans l’azur,

au-dessus du cristal, sont les anges; la voûte maintes fois s’est

ouverte, et, dans une traînée de lumière, les saints ont paru plus

rayonnants que l’argent fondu, subitement entrevus, puis tout d’un coup

évanouis. Un moine les a vus; le dernier abbé a connu par eux, dans une

vision, la source qui l’a guéri de ses maladies. Un autre, il y a bien

longtemps, chassant un jour les bêtes sauvages vit un grand cerf

s’arrêter devant lui, les yeux pleins de larmes; ayant regardé, il

aperçut sur sa ramure la croix de Jésus-Christ, tomba à genoux, et, de

retour au couvent, vécut trente ans dans sa cellule, sans vouloir

sortir, faisant pénitence. Un autre, tout jeune, étant allé dans la

forêt de pins, entendit de loin un rossignol qui chantait

merveilleusement; il avança étonné, et il lui sembla que toutes les

choses se transfiguraient: les ruisseaux coulaient comme un long flot de

larmes, et d’autres fois lui paraissaient pleins de perles; les franges

violettes des sapins luisaient magnifiquement, comme une étole, sur

leurs troncs funèbres. Les rayons couraient sur les feuilles, empourprés

et bleuis comme par des vitraux; des fleurs d’or et de velours ouvraient

leur cœur sanglant au milieu des roches. Il approcha de l’oiseau, qu’il

ne vit pas entre les branches, mais qui chantait aussi bien que les plus

belles orgues, avec des sons si perçants et si tendres, que son cœur

tout à la fois se déchira et se fondit. Il ne vit plus rien de ce qui

était autour de lui, et il lui sembla que son âme se détachait de sa

poitrine, et s’en allait jusqu’à l’oiseau, et se confondait avec la voix

qui montait toujours plus vibrante par un chant de ravissement et

d’angoisses, comme si c’eût été le discours intérieur du Christ avec son

père lorsqu’il mourait sur la croix. Étant revenu vers le couvent, il

s’étonna de trouver que les murs tout neufs étaient devenus bruns comme

de vieillesse, et que les petits tilleuls dans le jardin étaient

maintenant de grands arbres, et que nul visage de moine ne lui était

connu, et que personne ne se souvenait de l’avoir vu. A la fin, un vieux

moine infirme se rappela qu’on lui avait parlé autrefois d’un novice,

lequel était allé, il y avait de cela cent ans, dans la forêt de pins,

mais n’était pas revenu, tellement que nul n’avait su jamais ce qui lui

était arrivé. Ainsi vivront oubliés et ravis ceux qui écouteront les

voix intérieures. Dieu nous enveloppe, et il ne faut que nous abandonner

à lui pour le sentir.

Car il ne se communique pas seulement par les choses du dehors; il est

en nous, et nos pensées sont ses paroles. Celui qui se retire en

soi-même, et qui n’écoute plus les nouvelles de ce monde, et qui efface

de son esprit les raisonnements et les imaginations, et qui se tient

dans l’attente et le silence et la solitude, voit peu à peu se lever en

lui une pensée qui n’est pas la sienne, qui vient et s’en va sans qu’il

le veuille et quoi qu’il veuille, qui l’occupe et l’enchante, comme ces

paroles qu’on entend en rêve et qui assoupissent l’âme de leur chant

mystérieux. Elle écoute et n’aperçoit plus la fuite des heures; toutes

ses puissances s’arrêtent, et ses mouvements ne sont plus que les

impressions qui lui viennent d’en haut. Le Christ parle, elle répond;

elle demande, et il enseigne; elle s’afflige, et il console. «Mon fils,

je t’apprendrai maintenant la voie de la paix et de la vraie

liberté.--Faites-le, Seigneur, comme vous le dites, car il m’est

agréable d’entendre.--Étudie-toi, mon fils, à faire plutôt la volonté

des autres que la tienne. Préfère toujours d’avoir moins que plus.

Cherche toujours la place inférieure et à être au-dessous des autres. Un

tel homme entre promptement dans la paix et le repos.--Seigneur, votre

discours est bref, mais il contient en soi beaucoup de perfection. Il

est petit en paroles, mais plein de pensée et abondant en fruit.» Que

tout est languissant auprès de cette compagnie divine! Comme tout ce qui

s’en écarte est laid! «Quand Jésus est là, tout est bien, et rien ne

paraît difficile. Quand Jésus est absent, tout est pénible. Quand Jésus

ne parle pas au dedans, toute consolation est vide; mais si Jésus

prononce seulement un mot, on sent une grande consolation. Que tu es

aride et dur sans Jésus! Que tu es insensé et vain, si tu désires

quelque chose en dehors de Jésus! N’est-ce pas une plus grande perte que

de perdre tout l’univers? Celui qui a trouvé Jésus a trouvé un bon

trésor, bien plus, un trésor au-dessus de tout bien. Et celui qui perd

Jésus perd beaucoup trop et bien plus que tout l’univers. Celui-là est

très-pauvre qui vit sans Jésus, et celui-là est très-riche qui est bien

avec Jésus. C’est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et

une grande science que de savoir retenir Jésus. Sois humble et

pacifique, et Jésus sera avec toi. Sois dévoué et paisible, et Jésus

demeurera avec toi. Tu peux promptement faire fuir Jésus et perdre sa

grâce, si tu te détournes vers les choses extérieures. Et si tu le fais

fuir, et que tu le perdes, vers qui te réfugieras-tu, et qui

chercheras-tu alors pour ami? Sans ami, tu ne peux vivre bien, et si

Jésus n’est pas ton ami au-dessus de tous les autres, tu seras trop

triste et abandonné.--Voici mon Dieu et tout. Que veux-je de plus, et

que puis-je désirer de plus heureux? Mon Dieu est tout: cette parole est

assez pour qui comprend, et la répéter souvent est doux pour qui aime.»

Plusieurs moururent de cet amour, perdus dans des extases, ou noyés

d’une langueur divine. Ce sont les grands poëtes du moyen âge.

Voyage aux Pyrénées · 第 94 / 176 题