V.

Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est

étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette

nuit: à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense,

et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La

lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des

cultures et les formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des

lueurs bleuâtres: les pics déchiquetés se dressaient subitement à

l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses

profondeurs; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses

ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur

livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde

tourmenté et inconnu. Bientôt la grande voix du tonnerre roula dans les

gorges; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se

choquer entre les roches; la foudre éclatait comme une décharge

d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des

cimes s’ouvrait sous ses rafales; la draperie funèbre des sapins était

collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des

pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air;

on voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre

des deux versants, glisser en nappe sur les rochers, et de toutes parts

à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient

fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines

saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un

fleuve.

Voyage aux Pyrénées · 第 93 / 176 题