Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est
étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette
nuit: à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense,
et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La
lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des
cultures et les formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des
lueurs bleuâtres: les pics déchiquetés se dressaient subitement à
l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses
profondeurs; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses
ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur
livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde
tourmenté et inconnu. Bientôt la grande voix du tonnerre roula dans les
gorges; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se
choquer entre les roches; la foudre éclatait comme une décharge
d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des
cimes s’ouvrait sous ses rafales; la draperie funèbre des sapins était
collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des
pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air;
on voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre
des deux versants, glisser en nappe sur les rochers, et de toutes parts
à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient
fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines
saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un
fleuve.