Elle fit ici cet Heptaméron; il paraît qu’un voyage aux eaux était moins
sûr alors qu’aujourd’hui.
«Le 1ᵉʳ jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent
d’entrer en vertu, se trouvèrent à ceux de Caulderets plusieurs
personnes tant de France, Espagne, que d’autres lieux; les uns pour
boire l’eau, les autres pour s’y baigner, les autres pour prendre de la
fange, qui sont choses si merveilleuses, que les malades abandonnés des
médecins s’en retournent tous guéris. Mais sur le temps de leur retour,
vinrent des pluies si grandes, qu’il semblait que Dieu eût oublié la
promesse qu’il avait faite à Noé de ne plus détruire le monde par eau;
car toutes les cabanes et logis dudit Caulderets furent si remplis d’eau
qu’il fut impossible d’y demeurer.
«Les seigneurs français et dames, pensant retourner aussi facilement à
Tarbes comme ils étaient venus, trouvèrent les petits ruisseaux si crus
qu’à peine purent-ils les gayer. Mais quand ce vint à passer le Gave
béarnais, qui en allant n’avait point deux pieds de profondeur, le
trouvèrent tant grand et impétueux, qu’ils se détournèrent pour
chercher les ponts, lesquels, pour n’être que de bois, furent emportés
par la véhémence de l’eau. Et quelques-uns, cuidant rompre la violence
du cours pour s’assembler plusieurs ensemble, furent emportés si
promptement, que ceux qui voulaient les suivre perdirent le pouvoir et
le désir d’aller après.» Sur quoi ils se séparèrent cherchant chacun un
chemin. «Deux pauvres dames, à demi-lieue deçà Pierrefitte, trouvèrent
un ours descendant de la montagne, devant lequel elles prirent leur
course à si grande hâte que leurs chevaux à l’entrée du logis tombèrent
morts sous elles; deux de leurs femmes, qui étaient venues longtemps
après, leur contèrent que l’ours avait tué tous leurs serviteurs.
«Ainsi qu’ils étaient tous à la messe, il va entrer en l’église un homme
tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassait et poursuivait.
C’était un de leurs compagnons nommé Guébron, lequel leur conta comme
étant dans une cabane auprès de Pierrefitte, arrivèrent trois hommes,
lui étant au lit; mais lui tout en chemise, avec son épée seulement, en
blessa si bien un qu’il demeura sur la place, et, pendant que les deux
autres s’amusèrent à recueillir leur compagnon, pensa qu’il ne pouvait
se sauver sinon à fuir, comme le moins chargé d’habillement.
«L’abbé de Saint-Savin leur fournit les meilleurs chevaux qui fussent
en Lavedan, de bonnes capes de Béarn, force vivres, et de gentils
compagnons pour les mener sûrement dans les montagnes.»
Mais il fallait bien s’occuper un peu, en attendant que le Gave fût
dégonflé. Le matin on allait trouver Mme Oysille, la plus âgée des
dames; on écoutait dévotement la messe avec elle; après quoi «elle ne
manquait pas d’administrer la salutaire pâture, qu’elle tirait de la
lecture des actes des saints et glorieux apôtres de Jésus-Christ.»
L’après-midi était employée d’une façon très-différente: «ils allaient
dans un beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si
feuillus que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la
fraîcheur, et s’asseyaient sur l’herbe verte, qui est si molle et
délicate qu’il ne leur fallait ni carreaux ni tapis.» Et chacun à son
tour contait une aventure galante, avec détails infiniment naïfs et
singulièrement précis. Il y en avait sur les maris et encore plus sur
les moines. L’aimable théologienne est petite-fille de Boccace et
grand’mère de La Fontaine.
Cela nous choque et n’est point choquant. Chaque siècle a son degré de
décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel
autre. Les Chinois trouvent horriblement immodestes nos pantalons et nos
manches d’habits collants; je sais une dame, Anglaise à la vérité,
laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac:
tout autre mot est indécent; de sorte que lorsque son petit garçon fait
une chute, la gouvernante doit dire: «Madame, M. Henri est tombé sur
l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de l’estomac.»
Les habitudes du seizième siècle étaient fort différentes. Les seigneurs
vivaient un peu en hommes du peuple; c’est pourquoi ils parlaient un peu
en hommes du peuple. Bonnivet et Henri II s’amusaient à sauter comme des
écoliers, et franchissaient des fossés de vingt-trois pieds. Quand Henri
VIII d’Angleterre eut salué François Iᵉʳ, au camp du Drap-d’Or, il
l’empoigna à bras-le-corps, et voulut par gaieté le jeter par terre;
mais le roi, bon lutteur, le mit à bas par un croc-en-jambe. Imaginez
aujourd’hui l’empereur Napoléon accueillant de cette façon à Tilsitt
l’empereur Alexandre. Les dames étaient tenues d’être robustes et agiles
comme nos paysannes. Pour aller en soirée, il fallait monter à cheval;
Marguerite, en Espagne, craignant d’être retenue, fit en huit jours les
traites qu’un bon cavalier eût mis quinze jours à faire; il fallait se
garder des voies de fait; elle eut un jour besoin contre Bonnivet de ses
deux poings et de tous ses ongles. Parmi de pareilles mœurs, le mot cru
n’était que le mot naturel; elles l’entendaient à table tous les jours,
et orné des plus beaux commentaires. Brantôme vous décrira la coupe où
certains seigneurs les faisaient boire, et Cellini vous rapportera les
discours qu’on tenait à la duchesse de Ferrare. Une vachère aujourd’hui
en aurait honte. Les étudiants entre eux hasardent à peine, étant gris,
ce que les filles d’honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein
gosier et à plein cœur. Pardonnez à notre pauvre Marguerite; proportion
gardée, elle est délicate et décente, et songez que dans deux cents ans
peut-être, vous aussi, monsieur et madame, vous paraîtrez des polissons.