La Diane du pays est plus aimable; c’est la vive et gracieuse Marguerite
de Navarre, sœur et libératrice de François Iᵉʳ. Elle venait à ces eaux
avec sa cour, ses poëtes, ses musiciens, ses savants, poëte elle-même et
théologienne, infiniment curieuse, lisant le grec, apprenant l’hébreu,
occupée de calvinisme. Au sortir de la routine et de la discipline du
moyen âge, les disputes de dogme et les épines de l’érudition
paraissaient agréables, même aux dames; Jeanne Grey, Élisabeth, s’en
mêlaient: c’était une mode, comme deux siècles plus tard il fut de bon
goût de disputer sur Newton et sur l’existence de Dieu. L’évêque de
Meaux écrivait à Marguerite: «Madame, s’il y avait au bout du monde un
docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût apprendre de la
grammaire autant qu’il est possible d’en savoir, et un autre de la
rhétorique, et un autre de la philosophie, et aussi des sept arts
libéraux, chacun par un verbe abrégé, vous y courriez comme au feu.»
Elle y courait et s’encombrait. Ce lourd butin philosophique opprimait
sa pensée frêle encore. Ses poésies pieuses sont enfantines comme les
odes que fit Racine à Port-Royal. Que nous avons eu de peine à sortir
du moyen âge! L’esprit plié, faussé et tordu, avait contracté les façons
d’un enfant de chœur.
Un poëte du pays composa sur elle une jolie chanson que voici:
Aüs Thermés de Toulouso,
Uë fontaine claru y a.
Bagnan s’y paloumettos (colombes)
Aü nombre soun de tres.
Tant s’y soun bagnadette (baignées)
Pendant dus ou tres més,
Qu’an près la bouladette (envolées)
Taü haüt de Cauterès.
Digat-mé, paloumettes,
Qui y ey à Cauterès?
«Lou rey et la reynette
Si bagnay dab (avec) nous tres.
Lou rey qu’a üe cabano
Couberto qu’ey de flous (fleurs);
La reyne que n’a gu’aüte,
Couberto qu’ey d’amous (d’amour).»
Ceci n’est-il point gracieux et tout méridional? Marguerite est moins
poétique, plus française; ses vers ne sont pas brillants, mais parfois
très-touchants, à force de tendresse vraie et simple.
Car quand je puis auprès de moi tenir
Celui que j’aime, mal ne me peut venir.
Une imagination mesurée, un cœur de femme tout dévoué et inépuisable en
dévouements, beaucoup de naturel, de clarté, d’aisance, l’art de conter
et de sourire, la malice agréable et jamais méchante, n’est-ce point
assez pour aimer Marguerite et lire ici l’Heptaméron?