Nous avons lu ici pour nous consoler, quelques lettres charmantes; en
voici une du petit duc du Maine, âgé de sept ans, que Mme de Maintenon
avait amené pour le guérir. Il écrivait à sa mère, Mme de Montespan, et
la lettre devait certainement passer sous les yeux du roi. Quelle école
de style que cette cour!
«Je m’en vas écrire toutes les nouvelles du logis pour te divertir, mon
cher petit cœur, et j’écrirai bien mieux quand je penserai que c’est
pour vous, madame. Mme de Maintenon passe tous les jours à filer, et, si
l’on la laissait faire, elle y passerait les nuits, ou à écrire. Elle
travaille tous les jours pour mon esprit; elle espère bien d’en venir à
bout, et le mignon aussi, qui fera ce qu’il pourra pour en avoir,
mourant d’envie de plaire au roi et à vous. J’ai lu en venant l’histoire
de César, je lis à présent celle d’Alexandre et je commencerai bientôt
celle de Pompée. La Couture n’aime pas à me prêter les jupes de Mme de
Maintenon, quand je veux me déguiser en fille. J’ai reçu la lettre que
vous écrivez au cher petit mignon; j’en ai été ravi; je ferai ce que
vous me dites, quand ce ne serait que pour vous plaire; car je vous aime
au superlatif. Je fus charmé, et je le suis encore, du petit signe de
tête que le roi me fit quand je partis, mais fort mal content de ce que
tu ne me paraissais pas affligée: tu étais belle comme un ange.»
Peut-on être plus gracieux, plus flatteur, plus insinuant, plus précoce?
Il fallait plaire en ce temps, plaire à des gens du monde, et d’esprit
vif. Jamais on ne fut plus agréable: c’est que jamais on n’eut plus
grand besoin d’être agréable. Celui-ci, élevé parmi les jupes des
femmes, a pris dès l’abord leur vivacité, leurs coquetteries, leurs
sourires. On voit qu’il monte sur les genoux, qu’il est embrassé, qu’il
embrasse, qu’il amuse; il n’y a point de plus joli bijou de salon.
Mme de Maintenon, dévote, circonspecte et politique, écrit aussi, mais
avec la netteté et la brièveté d’une abbesse mondaine ou d’un président
en jupon. «Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux
que je ne puis vous le dire; pour comble de misère, nous y gelons. La
compagnie y est mauvaise; on nous respecte et on nous ennuie. Toutes nos
femmes sont toujours malades; ce sont des badaudes qui ont trouvé le
monde bien grand dès qu’elles ont été à Étampes.»
Nous nous sommes amusés de cette moquerie sèche, dédaigneuse, bien
taillée, un peu écourtée, et j’ai soutenu à Paul que Mme de Maintenon
ressemble aux ifs de Versailles, éteignoirs en brosse et trop tondus.
Là-dessus j’ai dit force mal des paysages au dix-septième siècle, de Le
Nôtre, de Poussin et de sa nature architecturale, de Leclerc, de
Perelle, et de leurs arbres abstraits, officiels, dont le feuillage,
arrondi majestueusement, ne convient à aucune espèce connue. Il m’a
semoncé vertement, selon sa coutume, m’appelant esprit étroit; il
soutient que tout est beau, qu’il faut seulement se mettre au point de
vue. Voici à peu près son raisonnement:
Il prétend que les choses nous plaisent par contraste, et que pour des
âmes différentes, les choses belles sont différentes. «Un jour, dit-il,
je voyageais avec des Anglais dans la Champagne, par un jour nuageux de
septembre. Ils trouvaient les plaines horribles, et moi, admirables. Les
guérets mornes s’étendaient comme une mer jusqu’au bord de l’horizon,
sans rencontrer une colline. Les tiges du blé scié ras teignaient le sol
d’un jaune blafard; la campagne semblait couverte d’un vieux manteau
mouillé. Ici des lignes d’ormes bossus; çà et là un maigre carré de
sapins; plus loin, une chaumière de craie avec sa mare blanche; de
sillon en sillon, le soleil traînait sa lumière malade, et la terre vide
de son fruit, ressemblait à une femme morte en couches de qui on a
retiré l’enfant.
«Mes compagnons s’ennuyaient fort et maudissaient la France. Leur âme,
tendue par les âpres passions politiques, par la morgue nationale, par
la roideur de la morale biblique, avait besoin de repos. Ils
souhaitaient une campagne riante et fleurie, de molles prairies
silencieuses, de beaux ombrages amplement et harmonieusement groupés sur
le penchant des collines. Les paysans hâlés, au visage terne, assis près
d’une mare de boue, leur répugnaient. Ils pensaient pour se reposer à
de jolis cottages entourés de gazons frais, bordés de chèvrefeuilles
roses. Rien de plus raisonnable. Un homme obligé de se tenir droit et
roide trouve que la plus belle attitude est d’être assis.
«Vous allez à Versailles, et vous vous récriez contre le goût du
dix-septième siècle. Ces eaux compassées et monumentales, les sapins
façonnés au tour, ces entassements d’escaliers rectangulaires, ces
arbres alignés comme des grenadiers à la parade, vous rappellent la
classe de géométrie et l’école de peloton. Rien de mieux. Mais cessez un
instant de juger d’après vos habitudes et vos besoins d’aujourd’hui.
Vous vivez seul ou en famille, dans un troisième étage à Paris, et vous
allez, quatre heures par semaine, dans des salons de trente personnes.
Louis XIV vivait huit heures par jour, tous les jours, toute l’année en
public, et ce public comprenait tous les seigneurs de France. Il tenait
salon en plein air; ce salon est le parc de Versailles. Pourquoi lui
demander les agréments d’une vallée? Il faut ces charmilles égalisées
pour ne point accrocher les habits brodés. Il faut ces gazons nivelés et
rasés pour ne point mouiller les souliers à talons. Les duchesses feront
cercle autour de ces pièces d’eau circulaires. Rien de mieux choisi que
ces escaliers immenses et uniformes pour étaler les robes lamées de
trois cents dames. Ces larges allées, qui vous semblent vides, étaient
majestueuses quand cinquante seigneurs en brocart et en dentelles y
promenaient leurs cordons bleus et leurs beaux saluts. Nul jardin n’est
mieux fait pour se montrer en grand costume et en grande compagnie, pour
faire la révérence, pour causer, pour nouer des intrigues de galanterie
et d’affaires. Vous voulez vous reposer, être seul, rêver; allez
ailleurs; vous vous êtes trompé de porte: mais le ridicule suprême
serait de blâmer un salon d’être un salon.
«Comprenez donc que notre goût moderne sera aussi passager que
l’antique; ce qui veut dire qu’il est justement aussi raisonnable et
aussi sot. Nous avons le droit d’admirer les sites sauvages, comme jadis
on avait le droit de s’ennuyer dans les sites sauvages. Rien de plus
laid qu’une vraie montagne au dix-septième siècle. Elle rappelait mille
idées de malheur. Les gens qui sortaient des guerres civiles et de la
demi-barbarie pensaient aux famines, aux longues traites à cheval sous
la pluie et dans la neige, au mauvais pain noir mêlé de paille, aux
hôtelleries boueuses, empestées de vermine. Ils étaient las de la
barbarie, comme nous sommes las de la civilisation. Aujourd’hui les rues
sont si propres, les gendarmes si abondants, les maisons si bien
alignées, les mœurs si paisibles, les événements si petits et si bien
prévus, qu’on aime la grandeur et l’imprévu. Le paysage change comme la
littérature: elle fournissait alors de longs romans doucereux et des
dissertations galantes; elle fournit aujourd’hui de la poésie violente
et des drames physiologistes. Le paysage est une littérature non écrite;
il est comme elle une sorte de flatterie adressée à nos passions, ou de
nourriture offerte à nos besoins. Ces vieilles montagnes dévastées, ces
pointes blessantes, hérissées par myriades, ces formidables fissures
dont la paroi perpendiculaire plonge d’un élan jusqu’en des profondeurs
invisibles; ce chaos de croupes monstrueuses qui s’entassent et
s’écrasent comme un troupeau effaré de léviathans; cette domination
universelle et implacable du roc nu, ennemi de la vie, nous délasse de
nos trottoirs, de nos bureaux et de nos boutiques. Vous ne l’aimez que
pour cette cause, et cette cause ôtée, vous y répugneriez autant que Mme
de Maintenon.
--De sorte qu’il y a cinquante beautés, une par siècle.
--Certainement.
--Alors il n’y en a point.
--C’est comme si vous disiez qu’une femme est nue parce qu’elle a
cinquante robes.»