Bientôt les monts se pèlent, les arbres disparaissent; il n’y a plus sur
le versant que de mauvaises broussailles: on aperçoit Baréges. Le
paysage est hideux. Le flanc de la montagne est crevassé d’éboulements
blanchâtres; la petite plaine ravagée disparaît sous les grèves; la
pauvre herbe, séchée, écrasée, manque à chaque pas; la terre est comme
éventrée, et la fondrière, par sa plaie béante, laisse voir jusque dans
ses entrailles; les couches de calcaire jaunâtre sont mises à nu; on
marche sur des sables et sur des traînées de cailloux roulés; le Gave
lui-même disparaît à demi sous des amas de pierres grisâtres, et sort
péniblement du désert qu’il s’est fait. Ce sol défoncé est aussi laid
que triste; ces débris sont sales et petits; ils sont d’hier: on sent
que la dévastation recommence tous les ans. Pour que des ruines soient
belles, il faut qu’elles soient grandioses ou noircies par le temps; ici
les pierres viennent d’être déterrées, elles trempent encore dans la
boue; deux ruisseaux fangeux se traînent dans les effondrements: on
dirait une carrière abandonnée.
Le bourg de Baréges est aussi vilain que son avenue: tristes maisons,
mal recrépies; de distance en distance, une longue file de baraques et
de cahutes de bois, où l’on vend des mouchoirs et de la mauvaise
quincaillerie. C’est que l’avalanche s’accumule chaque hiver sur la
gauche dans une crevasse de la montagne, et emporte en glissant un pan
de rue; ces baraques sont une cicatrice. Les froides vapeurs s’amassent
ici, le vent s’y engage, et la bourgade est inhabitable l’hiver. Le sol
est enseveli sous quinze pieds de neige; tous les habitants émigrent:
on y laisse sept ou huit montagnards avec des provisions, pour veiller
aux maisons et aux meubles. Souvent ces pauvres gens ne peuvent arriver
jusqu’à Luz, et restent emprisonnés plusieurs semaines.
L’établissement des bains est misérable, les compartiments sont des
caves sans air ni lumière; il n’y a que seize cabinets, tous délabrés.
Les malades sont obligés souvent de se baigner la nuit. Les trois
piscines sont alimentées par l’eau qui vient de servir aux baignoires;
celle des pauvres reçoit l’eau qui sort des deux autres. Ces piscines,
basses, obscures, sont des espèces de prisons étouffantes et
souterraines. Il faut avoir beaucoup de santé pour y guérir.
L’hôpital militaire, relégué au nord de la bourgade, est un triste
bâtiment crépissé, dont les fenêtres s’alignent avec une régularité
militaire. Les malades enveloppés d’une capote grise trop large, montent
un à un la pente nue et s’asseyent entre les pierres; ils se chauffent
au soleil pendant des heures entières, et regardent devant eux d’un air
résigné. Les journées d’un malade sont si longues! Ces figures amaigries
reprennent un air de gaieté quand un camarade passe; on échange une
plaisanterie: même à l’hôpital, même à Baréges, un Français reste
Français!
On rencontre de vieux pauvres en béquilles, malades, qui montent la rue
si roide. Ces visages rougis par les intempéries de l’air, ces
lamentables membres repliés ou tordus, ces chairs gonflées ou
affaissées, ces yeux mornes, déjà morts, font peine à voir. A cet âge,
habitués à la misère, ils doivent ne sentir que la souffrance du moment,
ne point s’affliger du passé, ne plus s’inquiéter de l’avenir. On a
besoin de penser que leur âme engourdie vit comme une machine. Ce sont
les ruines de l’homme auprès des ruines du sol.
L’aspect de l’ouest est encore plus sombre. Une masse énorme de pics
noirâtres et neigeux cerne l’horizon. Ils sont suspendus sur la vallée
comme une menace éternelle. Ces arêtes, si âpres, si multipliées, si
anguleuses, donnent à l’œil la sensation d’une dureté invincible. Il en
vient un vent froid, qui pousse vers Baréges de pesants nuages; les
seules choses gaies sont les deux ruisseaux diamantés qui bordent la rue
et babillent bruyamment sur les cailloux bleus.