IV.

Paul et moi nous sommes allés à Baréges; la route est une longue montée

de deux lieues.

Une allée d’arbres s’allonge entre un ruisseau et le Gave. L’eau jaillit

de toutes les hauteurs; çà et là un peuple de petits moulins s’est posé

sur les cascades; les versants en sont semés. On s’égaye à voir ces

petits êtres nichés dans les creux des pentes colossales. Leur toit

d’ardoise sourit pourtant et jette son éclair entre les herbes. Il n’y

a rien ici que de gracieux et d’aimable; les bords du Gave gardent leur

fraîcheur sous le soleil brûlant; les ruisseaux laissent à peine entre

eux et lui une étroite bande verte; on est entouré d’eaux courantes;

l’ombre des frênes et des aunes tremble dans l’herbe fine; les arbres

s’élancent d’un jet superbe, en colonnes lisses, et ne s’étalent en

branches qu’à quarante pieds de hauteur. L’eau sombre de la rigole

d’ardoise va frôlant les tiges vertes; elle court si vite qu’elle semble

frissonner. De l’autre côté du torrent, des peupliers s’échelonnent sur

la côte verdoyante; leurs feuilles, un peu pâles, se détachent sur le

bleu pur du ciel; au moindre vent, elles s’agitent et reluisent. Des

ronces en fleur descendent le long du rocher et vont toucher les crêtes

des vagues. Plus loin, le dos de la montagne, chargé de broussailles,

s’allonge dans une teinte chaude d’un bleu sombre. Les bois lointains

dorment enveloppés de cette moiteur vivante, et la terre qui s’en

imprègne semble respirer avec elle la force et la volupté.

Voyage aux Pyrénées · 第 86 / 176 题