V.

Près de Lourdes, les collines se pèlent et le paysage s’attriste.

Lourdes n’est qu’un amas de toits ternes, d’une morne teinte plombée,

entassés au-dessous de la route. Les deux petites tours du fort

dessinent dans l’air leurs formes grêles. Un rocher énorme, d’une seule

pièce, noirâtre, lève son dos rongé de mousse au-dessus d’une mince

muraille d’enceinte qui tourne pour l’enserrer: on dirait un éléphant

dans une baraque de planches. Le voisinage des montagnes rend mesquines

toutes les constructions humaines.

De lourds nuages montaient dans le ciel, et l’horizon terni s’encaissait

entre deux rangs de montagnes décharnées, tachées de broussailles

maigres, fendues de ravines; un jour pâle tombait sur les sommets

tronqués et dans les crevasses grises. Aux relais, des bandes de

mendiants s’accrochaient à la voiture avec des sons rauques,

inarticulés, l’air idiot, le cou tors, le corps déformé, les tendons

saillants boursouflaient leur peau rugueuse, et, sous les guenilles en

loques, leur chair montrait sa couleur de brique brûlée.

On entra dans la gorge de Pierrefitte. Les nuages avaient gagné et

noircissaient tout le ciel; le vent s’engouffrait par saccades et

fouettait la poussière

[Illustration: Église de Bétharam et chemin de l’Estelle. (Page 166.)]

en tourbillons. La voiture roulait entre deux murailles immenses de

roches sombres, tailladées et déchiquetées comme par la hache d’un géant

désespéré: sillons abrupts, labourés d’entailles béantes, plaies

rougeâtres, déchirées et traversées par d’autres plaies pâlies, blessure

sur blessure; le flanc perpendiculaire saigne encore de ses coups

multipliés. Des masses bleuâtres, demi-tranchées, pendaient en pointes

aiguës sur nos têtes; mille pieds plus haut, des étages de bloc

s’avançaient en surplombant. A une hauteur prodigieuse, les cimes noires

crénelées s’enfonçaient dans la vapeur. Le défilé semblait à chaque pas

se fermer; l’obscurité croissait, et, sous les reflets menaçants d’une

lumière livide, on croyait voir ces saillies monstrueuses s’ébranler

pour tout engloutir. Les arbres pliaient et tournoyaient, froissés

contre la pierre. Le vent se lamentait en longues plaintes aiguës, et,

sous tous ces bruits douloureux, on entendait le grondement rauque du

Gave, qui se brise furieux contre les roches invincibles, et gémit

lugubrement comme une âme en peine, impuissant et obstiné comme son

tourment.

La pluie vint et brouilla les objets. Au bout d’une heure, les nuages

dégonflés traînaient à mi-côte; les roches dégouttantes luisaient d’un

vernis sombre, comme des blocs d’acajou bruni. L’eau troublée

bouillonnait en cascades grossies; les profondeurs de la gorge étaient

encore noircies par l’orage; mais une lumière jeune jouait sur les cimes

humides, comme un sourire trempé de larmes. La gorge s’ouvrait; les

arches des ponts de marbre s’élançaient dans l’air limpide, et, dans une

nappe de lumière, on voyait Luz assise entre des prairies étincelantes

et des champs de millet en fleur.

Voyage aux Pyrénées · 第 77 / 176 题