Ces rudes mœurs, pleines de hasard et de dangers, faisaient autant de
héros que de brigands. Le premier est le comte Gaston, un des chefs de
la première croisade; c’était, comme tous les grands hommes du pays, un
esprit entreprenant et adroit, homme d’expérience et homme
d’avant-garde. Il alla en avant pour reconnaître Jérusalem, et
construisit les machines du siége; il passait pour un des plus sages au
conseil, et arbora le premier sur les murs les vaches du Béarn. Personne
ne frappait plus fort et ne calculait plus juste; personne n’aimait
mieux à calculer et à frapper. De retour, il se battit contre ses
voisins, assiégea deux fois Saragosse, assiégea Bayonne, gagna, avec le
roi Alphonse, deux grandes batailles contre les Maures. Quel bon temps
pour ces esprits et ces muscles d’aventuriers! On n’avait pas besoin
alors de chercher la guerre; on la trouvait partout, et le profit avec
elle. Les belles courses que ces cavalcades parmi les villes
merveilleuses des Sarrasins d’Asie et des Maures d’Espagne! Que de
crânes à fendre et que d’or à rapporter! On déchargeait ainsi le
trop-plein de son imagination et de sa force; on trouvait à la fois
l’emploi de son corps et le salut de son âme. On ne mourait pas
sottement d’une balle égarée ou d’un boulet maladroit, au milieu d’une
manœuvre correcte. On subissait tous les hasards et l’imprévu de la
chevalerie errante; les sens étaient en éveil; les bras travaillaient,
le corps était soldat; Gaston fut tué comme un simple cavalier dans une
embuscade, avec l’évêque de Huesca.
Ce qui me plaît dans l’histoire, ce sont les petites circonstances et
les détails de caractère. Tel bout de phrase indique une révolution dans
les facultés et dans les passions; les grands événements y tiennent au
large comme dans leur cause. Voici l’un de ces mots dans la vie de
Gaston. Le jour où Jérusalem fut prise, on avait fait grâce à beaucoup
de musulmans. «Mais le lendemain, les autres, _fâchés_ de voir qu’il y
avait encore des infidèles en vie, montèrent sur les toits du temple, et
massacrèrent et déchirèrent tous les Sarrasins, hommes et femmes[B].»
Nul raisonnement, nulle délibération; à la vue de l’habit musulman, la
colère et le sang leur montent au visage, et ils s’élancent, abattent et
démembrent comme des lions ou des bouchers. Lope de Véga, vieux
chrétien, âpre Espagnol, a retrouvé ce sentiment de sauvage et de
fanatique:
GARCIA TELLO. Pourquoi, mon père, n’avez-vous pas amené un Maure
pour que je puisse le voir?
LE VIEUX TELLO, _lui montrant les prisonniers_. Eh bien, Garcia, en
voilà.
GARCIA. Ah! ce sont des Maures? Ils ressemblent à des hommes.
LE VIEUX TELLO. Mais aussi ce sont des hommes.
GARCIA. Ils ne méritent pas d’être.
LE VIEUX TELLO. Pourquoi?
GARCIA. Parce qu’ils ne croient ni en Dieu ni en la vierge Marie;
leur vue me fait bouillir le sang, mon père.
LE VIEUX TELLO. En as-tu peur?
GARCIA. Pas plus que vous, mon père. (_Allant vers les
prisonniers._) Chiens, j’ai envie de vous mettre en morceaux, de
mes mains; vous allez connaître ce que c’est qu’un chrétien. (_Il
s’élance contre eux et les poursuit._)
LE VIEUX TELLO. Oh! le bon petit fils! Vive Dieu! il est fin comme
du corail.
TELLO. Mendo, vois qu’il ne leur fasse pas de mal.
LE VIEUX TELLO. _Laisse-lui en tuer un ou deux_; c’est ainsi qu’on
apprend à tuer au faucon dès son plus jeune âge.
En effet, ce sont des faucons ou des vautours. Dans la chanson de
Roland, quand les preux demandent à Turpin l’absolution de leurs fautes,
l’archevêque leur recommande pour pénitence de bien frapper.
Mais en même temps, c’étaient des esprits et des âmes d’enfants. «Hauts
sont les puits, et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les
défilés merveilleux,» voilà toute leur description des Pyrénées; ils
sentent en bloc et disent de même. Un enfant interrogé sur Paris, qu’il
venait de voir pour la première fois, répondit: «Il y a beaucoup de
rues, et des voitures partout, et des maisons très-grandes, et deux
grandes colonnes sur deux places.» Le vieux poëte est comme lui; il ne
sait pas décomposer ses impressions. Comme lui, il aime le merveilleux,
et se plaît aux histoires gigantesques. Dans la bataille de Roncevaux
tout grandit, et à l’infini. Les preux tuent toute l’avant-garde des
Sarrasins, cent mille hommes, puis l’armée du roi Marsile, trente
bataillons, chacun de dix mille hommes. Roland sonne le cor, et la
clameur arrive à trente lieues jusqu’à Charlemagne, dont les soixante
mille hautbois se mettent à retentir. Quelles visions de pareils mots
éveillaient dans ces cerveaux neufs! Puis tout d’un coup l’arc se
débandait; Roland blessé se souvient «des hommes de son lignage, de la
douce France, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit, et ne peut se
tenir d’en pleurer et d’en soupirer.» Au sortir du carnage dont ils
emplirent Jérusalem, les croisés allèrent pieds nus, pleurant, et
chantant, jusqu’au saint sépulcre. Plus tard, quand une partie des
barons voulut quitter la croisade de Constantinople, les autres allèrent
à leur rencontre, et tombant à genoux les supplièrent; tous
s’embrassèrent alors, éclatant en sanglots. Enfants robustes: ce mot
exprime tout; ils tuaient et hurlaient en bêtes de proie, puis la fougue
apaisée ils revenaient aux larmes et aux tendresses d’un enfant qui se
jette au cou de son frère, ou qui va faire sa première communion.