V.

Ces rudes mœurs, pleines de hasard et de dangers, faisaient autant de

héros que de brigands. Le premier est le comte Gaston, un des chefs de

la première croisade; c’était, comme tous les grands hommes du pays, un

esprit entreprenant et adroit, homme d’expérience et homme

d’avant-garde. Il alla en avant pour reconnaître Jérusalem, et

construisit les machines du siége; il passait pour un des plus sages au

conseil, et arbora le premier sur les murs les vaches du Béarn. Personne

ne frappait plus fort et ne calculait plus juste; personne n’aimait

mieux à calculer et à frapper. De retour, il se battit contre ses

voisins, assiégea deux fois Saragosse, assiégea Bayonne, gagna, avec le

roi Alphonse, deux grandes batailles contre les Maures. Quel bon temps

pour ces esprits et ces muscles d’aventuriers! On n’avait pas besoin

alors de chercher la guerre; on la trouvait partout, et le profit avec

elle. Les belles courses que ces cavalcades parmi les villes

merveilleuses des Sarrasins d’Asie et des Maures d’Espagne! Que de

crânes à fendre et que d’or à rapporter! On déchargeait ainsi le

trop-plein de son imagination et de sa force; on trouvait à la fois

l’emploi de son corps et le salut de son âme. On ne mourait pas

sottement d’une balle égarée ou d’un boulet maladroit, au milieu d’une

manœuvre correcte. On subissait tous les hasards et l’imprévu de la

chevalerie errante; les sens étaient en éveil; les bras travaillaient,

le corps était soldat; Gaston fut tué comme un simple cavalier dans une

embuscade, avec l’évêque de Huesca.

Ce qui me plaît dans l’histoire, ce sont les petites circonstances et

les détails de caractère. Tel bout de phrase indique une révolution dans

les facultés et dans les passions; les grands événements y tiennent au

large comme dans leur cause. Voici l’un de ces mots dans la vie de

Gaston. Le jour où Jérusalem fut prise, on avait fait grâce à beaucoup

de musulmans. «Mais le lendemain, les autres, _fâchés_ de voir qu’il y

avait encore des infidèles en vie, montèrent sur les toits du temple, et

massacrèrent et déchirèrent tous les Sarrasins, hommes et femmes[B].»

Nul raisonnement, nulle délibération; à la vue de l’habit musulman, la

colère et le sang leur montent au visage, et ils s’élancent, abattent et

démembrent comme des lions ou des bouchers. Lope de Véga, vieux

chrétien, âpre Espagnol, a retrouvé ce sentiment de sauvage et de

fanatique:

GARCIA TELLO. Pourquoi, mon père, n’avez-vous pas amené un Maure

pour que je puisse le voir?

LE VIEUX TELLO, _lui montrant les prisonniers_. Eh bien, Garcia, en

voilà.

GARCIA. Ah! ce sont des Maures? Ils ressemblent à des hommes.

LE VIEUX TELLO. Mais aussi ce sont des hommes.

GARCIA. Ils ne méritent pas d’être.

LE VIEUX TELLO. Pourquoi?

GARCIA. Parce qu’ils ne croient ni en Dieu ni en la vierge Marie;

leur vue me fait bouillir le sang, mon père.

LE VIEUX TELLO. En as-tu peur?

GARCIA. Pas plus que vous, mon père. (_Allant vers les

prisonniers._) Chiens, j’ai envie de vous mettre en morceaux, de

mes mains; vous allez connaître ce que c’est qu’un chrétien. (_Il

s’élance contre eux et les poursuit._)

LE VIEUX TELLO. Oh! le bon petit fils! Vive Dieu! il est fin comme

du corail.

TELLO. Mendo, vois qu’il ne leur fasse pas de mal.

LE VIEUX TELLO. _Laisse-lui en tuer un ou deux_; c’est ainsi qu’on

apprend à tuer au faucon dès son plus jeune âge.

En effet, ce sont des faucons ou des vautours. Dans la chanson de

Roland, quand les preux demandent à Turpin l’absolution de leurs fautes,

l’archevêque leur recommande pour pénitence de bien frapper.

Mais en même temps, c’étaient des esprits et des âmes d’enfants. «Hauts

sont les puits, et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les

défilés merveilleux,» voilà toute leur description des Pyrénées; ils

sentent en bloc et disent de même. Un enfant interrogé sur Paris, qu’il

venait de voir pour la première fois, répondit: «Il y a beaucoup de

rues, et des voitures partout, et des maisons très-grandes, et deux

grandes colonnes sur deux places.» Le vieux poëte est comme lui; il ne

sait pas décomposer ses impressions. Comme lui, il aime le merveilleux,

et se plaît aux histoires gigantesques. Dans la bataille de Roncevaux

tout grandit, et à l’infini. Les preux tuent toute l’avant-garde des

Sarrasins, cent mille hommes, puis l’armée du roi Marsile, trente

bataillons, chacun de dix mille hommes. Roland sonne le cor, et la

clameur arrive à trente lieues jusqu’à Charlemagne, dont les soixante

mille hautbois se mettent à retentir. Quelles visions de pareils mots

éveillaient dans ces cerveaux neufs! Puis tout d’un coup l’arc se

débandait; Roland blessé se souvient «des hommes de son lignage, de la

douce France, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit, et ne peut se

tenir d’en pleurer et d’en soupirer.» Au sortir du carnage dont ils

emplirent Jérusalem, les croisés allèrent pieds nus, pleurant, et

chantant, jusqu’au saint sépulcre. Plus tard, quand une partie des

barons voulut quitter la croisade de Constantinople, les autres allèrent

à leur rencontre, et tombant à genoux les supplièrent; tous

s’embrassèrent alors, éclatant en sanglots. Enfants robustes: ce mot

exprime tout; ils tuaient et hurlaient en bêtes de proie, puis la fougue

apaisée ils revenaient aux larmes et aux tendresses d’un enfant qui se

jette au cou de son frère, ou qui va faire sa première communion.

Voyage aux Pyrénées · 第 69 / 176 题