Je reviens à mes Béarnais: ils étaient les plus alertes et les plus
avisés de la bande.
Les comtes de Béarn se battent et traitent avec tout le monde; ils
flottent entre le patronage de la France, de l’Espagne et de
l’Angleterre, et ne sont sujets de personne; ils passent de l’un à
l’autre et toujours avec profit, «attirés, dit Matthieu Paris, par les
livres sterling et par les écus dont ils avaient grand besoin, et dont
il y avait grande foison.» Ils sont toujours les premiers aux rudes
coups et aux bonnes affaires; ils vont se faire tuer en Espagne ou
demander de l’argent à Poitiers. Ce sont des calculateurs et des
aventuriers, amoureux des batailles par imagination et courage, amoureux
du gain par nécessité et réflexion.
C’est ainsi que leur Henri gagna la couronne de France, très-occupé de
ses intérêts, très-peu occupé de sa vie, et toujours pauvre. Du camp de
la Fère, déjà reconnu roi, il écrivait: «Je n’ai quasi un cheval sur
lequel je puisse combattre ni un harnais complet que je puisse endosser;
mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude. Ma
marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je dîne et je
soupe chez les uns et chez les autres, mes pourvoyeurs disant n’avoir
plus moyen de fournir pour ma table, d’autant qu’il n’y a plus de six
mois qu’ils n’ont reçu d’argent.»
Un mois après, à Fontaine-Française, il chargeait une armée avec huit
cents cavaliers et faisait le coup de pistolet par plaisir, comme un
soldat. Mais en même temps ce père du peuple traitait le peuple de la
façon que voici: «Les prisons de Normandie étaient pleines de
prisonniers pour le payement de l’impôt du sel. Ils y pourrissaient
tellement qu’on en avait tiré jusqu’à cent vingt cadavres pour une fois.
Le parlement de Rouen supplia Sa Majesté d’avoir pitié de son peuple;
mais le roi, qui avait été instruit qu’il venait un grand trésor de cet
impôt, commença à dire qu’il voulait que ledit impôt fût levé, et
semblait qu’il voulût tourner le reste en risée.»
Bon diable sans doute, mais diable à quatre; nous les aimons, nous
autres Français; ils sont aimables, mais parfois pendables. Ceux-ci
prudents par-dessus le marché, étaient faits pour être officiers de
fortune.
«Gassion, dit Tallemant des Réaux, était le quatrième garçon et avait un
cadet. Après qu’il eut fait ses études, on l’envoya à la guerre; mais on
ne le mit pas autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous
chevaux un vieux _courtaud_ qui pouvait bien avoir trente ans; il n’y
avait plus que celui-là dans tout le Béarn, et on l’appelait par rareté
le _courteau de Gassion_. Il y a apparence que ce jeune homme n’était
guère mieux pourvu d’argent que de monture. Ce gentil coursier le laissa
à quatre ou cinq lieues de Pau. Cela n’empêcha pas qu’il n’allât
jusqu’en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de Savoie, car
alors il n’y avait point de guerre en France. Mais le feu roi ayant
rompu avec ce prince, tous les Français eurent ordre de quitter son
service; cela obligea notre aventurier à revenir au service du roi.
«A la prise du pas de Suze, il fit si bien, n’étant que simple cavalier,
qu’on le fit cornette; mais la compagnie dont il était cornette ayant
été cassée, il vient à Paris et demande une casaque de mousquetaire. On
la lui refuse à cause de sa religion. De dépit, il passe avec quelques
Français en Allemagne, et, quoique dans la troupe il y eût des gens plus
qualifiés que lui, sachant parler latin, on le prit partout pour le
principal de la bande. Un de ceux-là fit les avances d’une compagnie de
chevau-légers qu’ils vinrent lever en France pour le roi de Suède; il en
fut lieutenant; son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il
se fit bientôt connaître pour un homme de cœur, de telle sorte qu’il
obtint du roi de Suède qu’il ne recevrait d’ordre que de Sa Majesté
seule; ce fut à la charge de marcher toujours à la tête de l’armée et de
faire en quelque sorte le métier d’enfant perdu. Dans cet emploi, il
reçut un furieux coup de pistolet dans le côté droit, dont la plaie
s’est rouverte plusieurs fois, tantôt avec danger de la vie, tantôt
cette ouverture servant de crise aux autres maladies.»
Il était tout soldat, avant tout amateur de bravoure. Un paysan rebelle,
à Avranches, se battit admirablement devant une barricade, et tua le
marquis de Courtaumer, qu’il prit pour Gassion. Gassion fit chercher
partout ce vaillant homme pour lui faire grâce et le mettre dans son
régiment. Le chancelier Séguier prit l’affaire en homme de robe; quelque
temps après, ayant saisi le paysan, il le fit rouer.
Il traitait les affaires civiles comme les affaires militaires. Il fit
dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de dix mille
livres, «qu’il lui serait impossible de laisser au monde un homme qui
emportait son bien.» Il fut payé.
«Il mena admirablement les gens à la guerre. J’en ai ouï conter une
action bien hardie et bien sensée tout ensemble: avant que d’être
maréchal de camp, il demanda à quelques gentilshommes s’ils voulaient
venir en parti avec lui. Ils y allèrent. Après avoir couru toute une
matinée sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop forts; les
partis fuient devant nous. Laissons ici nos cavaliers, et allons-nous-en
tout seuls.» Les volontaires le suivent; ils s’avancent jusqu’auprès de
Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons de cavalerie qui
paraissent et leur coupent le chemin; car Saint-Omer était à dos de nos
gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou passer. Mettez-vous tous
de front; allez au grand trot à eux et ne tirez point. Le premier
escadron craindra, voyant que vous ne voulez tirer qu’à brûle-pourpoint;
il reculera et renversera l’autre.» Cela arriva comme il l’avait dit:
nos gentilshommes, bien montés, forcent les deux escadrons et se sauvent
tous, à un près.
«En voici un autre qui est bien aussi hardi; mais il me semble un peu
téméraire. Ayant eu avis que les Cravates emmenaient les chevaux du
prince d’Enrichemont, il voulut aller les charger, accompagné seulement
de quelques-uns de ses cavaliers, et, s’étant trouvé un grand fossé
entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval, sans
regarder si on le suivait, tellement qu’il alla seul aux ennemis, en
tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres
qu’ils avaient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat. Il
ramena tous les chevaux.»
L’ancien chevau-léger reparaissait sous le général. Aussi resta-t-il
toujours le camarade de ses soldats. Quand quelqu’un avait offensé le
moindre de ses cavaliers, il menait avec lui ce cavalier et lui faisait
rendre raison d’une façon ou d’une autre.
«La Vieuxville, depuis surintendant, lui donna son fils aîné pour
apprendre le métier de la guerre. Ce jeune homme traita Gassion à
l’armée magnifiquement. «Vous vous moquez, dit-il, monsieur le marquis:
à quoi bon toutes ces friandises? Mordioux! il ne faut que bon pain, bon
vin et bon fourrage.» Il pensait à son cheval autant qu’à lui-même.
Il était méchant courtisan et ne s’inquiétait guère des cérémonies. Un
jour, il alla à la cène devant le prince palatin, et, le dimanche
suivant, ayant trouvé sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu’un
gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs. Du reste, peu
galant avec les dames et sur ce point très-indigne d’Henri IV.
«A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le
cajolaient et lui disaient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus
belles choses du monde.--Cela s’entend bien,» disait-il. Une ayant dit:
«Je voudrais bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,»
répondit-il.
«Il disait de Mlle de Ségur, vieille et laide: Elle me plaît, cette
fille; elle ressemble à un Cravate.»
«Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeurait trop longtemps à
Paris l’hiver, il lui écrivait: «Vous vous amusez à ces femmes, vous
périrez malheureusement; ici vous verriez quelque belle occasion. Quel
diable de plaisir d’aller au Cours et de faire l’amour! Cela est bien
comparable au plaisir d’enlever un quartier!»
Son frère Bergeré paraissait peu goûter ce plaisir. Gassion, alors
colonel, lui ordonna en une occasion d’aller à la charge avec cinquante
reîtres, et lui déclara que s’il lâchait pied, il lui passerait l’épée
au travers du corps. Excellente manière de former les hommes! Bergeré
s’en trouva bien, et depuis alla aux coups tout comme un autre.
Ces deux aventuriers eurent une fin toute militaire. Leur frère le
président, pour épargner l’argent, fit embaumer Bergeré par un valet de
chambre qui le charcuta horriblement. Pour Gassion, il attendit trois
mois une sépulture. «Le président, se lassant de payer le louage des
draps funèbres, les rendit et en fit mettre d’autres qui lui coûtaient
dix sols de moins par jour. Enfin il fit faire un petit caveau entre
deux portes dans le vieux cimetière; il les fit ensevelir un jour de
prêche sans aucune solennité, ni sans qu’on pût dire qu’on y était allé
pour eux.» Les trois quarts des héros ont été enterrés ainsi, comme des
chiens.
Le dernier de ces d’Artagnan, coureurs héroïques d’aventures
profitables, naquit à Pau, rue du Tran, nº 6[C]. Tambour en 1792, il
était en 1810 prince royal de Suède. Il avait fait son chemin, et perdu
ses préjugés en route. Comme Henri IV, il trouvait qu’un royaume vaut
bien une messe; il fit aussi «le saut périlleux,» mais en sens inverse,
et laissa là sa religion comme une vieille casaque; affaire de friperie:
un manteau royal et tout neuf valait mieux.