IV.

Nous avons voulu savoir si les pères valaient les fils; et nous avons

trouvé l’histoire du Béarn dans un bel in-folio rouge, composé en l’an

1640, par maître Pierre de Marca, Béarnais, conseiller du roi en ses

conseils d’État et privé, et président en sa cour du parlement de

Navarre, le tout orné d’une magnifique gravure qui représente la

conquête de la Toison d’or. Pierre de Marca y fait plusieurs découvertes

importantes, entre autres celle de deux rois de Navarre, personnages du

neuvième siècle, inconnus jusqu’à lui: Séméno Ennéconis, et Ennéco

Séménonis.

Quoique pleins de respect pour Séméno Ennéconis et Ennéco Séménonis,

nous nous sommes ennuyé infiniment en lisant les procès, les brigandages

et les généalogies de tous ces illustres inconnus. Paul prétend que

l’histoire savante est bonne pour les ânes savants; mille dates ne font

pas une idée. Un jour le célèbre historien de la Suisse, Jean de Muller,

ayant voulu réciter la liste de tous les seigneurs suisses, oublia le

cinquante et unième descendant de je ne sais quel vicomte; de honte et

de chagrin, il fut malade: c’est comme si un général tâchait de savoir

combien chacun de ses soldats a de boutons à son habit.

Nous avons trouvé que de tout temps ces bons montagnards ont été

_gaigneurs_ et _picoreurs_. Il est si naturel de vouloir vivre, et bien

vivre! Surtout il est si doux de vivre aux dépens d’autrui! Jadis, en

Écosse, tout vaisseau naufragé appartenait aux gens de la côte; les

navires brisés leur arrivaient comme les harengs dans la saison, récolte

héréditaire et légitime; ils se jugeaient volés quand un naufragé

tâchait de garder son habit. De même ici les étrangers. L’arrière-garde

de Charlemagne y périt avec Roland; les montagnards avaient roulé sur

elle une avalanche de pierres; après quoi ils se partagèrent les

étoffes, l’argent, les mulets, les bagages, et chacun s’en fut dans sa

tanière. Ils traitèrent pareillement une seconde armée envoyée par Louis

le Débonnaire. J’imagine que ces passages leur paraissaient une

bénédiction du ciel, et comme un don particulier de la divine

Providence. De belles cuirasses, des lances neuves, des colliers, des

habits chauds, il y avait là tout un magasin d’or, de fer et de laine.

Probablement les femmes couraient à la rencontre, bénissant le bon époux

qui avait songé le mieux aux intérêts de sa petite famille et rapportait

le plus de provisions. Cette naïveté dans le vol subsiste encore en

Calabre. Du temps de Napoléon, un préfet gourmandait un paysan aisé qui

ne payait pas ses contributions; l’autre répondit avec une franchise

d’honnête homme: «Ma foi, Excellence, ce n’est pas ma faute. Voilà

quinze jours que je vais tous les soirs avec ma carabine me poster sur

la route pour voir s’il ne passera personne. Personne ne passe; mais je

vous promets d’y retourner, jusqu’à ce que j’aie ramassé les ducats que

je vous dois.»

Ajoutez à cette habitude de vol une bravoure extrême; je crois que le

pays cause l’une comme l’autre; l’extrême pauvreté ôte la timidité comme

les scrupules; on tond de fort près la peau du prochain, mais on est

prodigue de la sienne; on est aussi capable de résistance que de

profits; on prend volontiers le bien d’autrui, et on garde le sien plus

volontiers encore. La liberté a poussé ici de toute antiquité, hargneuse

et sauvage, aussi indigène et aussi dure qu’une tige de buis. Écoutez de

quel ton parle la charte primitive:

«Ce sont ici les fors du Béarn, dans lesquels il est fait mention

qu’anciennement en Béarn il n’y avait pas de seigneur, et dans ce temps

ils entendirent parler avec éloge d’un chevalier. Ils allèrent le

chercher, et en firent leur seigneur pendant un an; et après, il ne les

voulut tenir en leurs fors et coutumes. Et la cour de Béarn s’assembla

alors à Pau, et ils le requirent de les tenir ès fors et coutumes. Et

lui ne le voulut pas, et lors le tuèrent en pleine cour.»

Pareillement la terre d’Ossau garda ses priviléges, même contre son

vicomte. Tout voleur qui entrait avec son butin dans la vallée y était

en sûreté, et pouvait le lendemain se présenter impunément devant le

vicomte; il n’était jugé que lorsque celui-ci ou sa femme en son absence

entraient dans la vallée pour y rendre la justice. Cela n’arrivait

guère, et la terre d’Ossau était «la retraite de tous les gens de

mauvaise vie et picoreurs» des environs.

Voyage aux Pyrénées · 第 68 / 176 题