LES HABITANTS

I

Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des

Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs se mettaient en

marche pour Aas. On y va par un chemin étroit taillé dans la montagne

Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de

fleurs sauvages. Nous entrâmes dans une rue large de six pieds: c’est la

grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur

magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec

une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande

comme une petite chambre: c’est là qu’on danse. On y avait posé deux

tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises,

sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux

parapluies bleus faisant parasols; car le soleil était de plomb, et il

n’y avait pas un arbre.

Ce tableau était fort joli et original. Sous le toit du lavoir, de

vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupe; un flot clair

sortait et ruisselait dans la rigole ardoisée; trois petits enfants,

debout, ouvraient de grands yeux curieux et immobiles. Dans le sentier,

les jeunes gens s’exerçaient à jeter la barre. Au-dessus de l’esplanade,

sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la

danse en costume de fête: grand capuchon écarlate, corsage brodé,

argenté, à fleurs de soie violette; châle jaune, à franges pendantes;

jupe noire plissée, serrée au corps; guêtres de laine blanche. Ces

fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une

lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. Autour des deux

tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air

monotone et bizarre, terminé par une note fausse, aiguë, d’un effet

saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte,

conduisait la bande; les jeunes filles allaient gravement, sans parler

ni rire; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à

grand’peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement

comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse

bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on

était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes.

Paul était là sous son parapluie, l’air ravi; sa grande barbe

frétillait. S’il eût pu, il eût suivi la danse.

«Avais-je raison? Y a-t-il une chose ici qui ne soit d’accord avec le

reste, et dont le soleil, le climat, le sol, ne rendent raison? Ces gens

sont poëtes. Pour avoir inventé ces habits splendides, il faut qu’ils

aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré

cette fête de couleurs; leur costume est en harmonie avec leur ciel. En

Flandre, ils auraient l’air de saltimbanques; ici, ils sont aussi beaux

que leur pays. Vous n’apercevez plus les vilains traits, les visages

brûlés, les grosses mains noueuses qui vous choquaient hier; le soleil

anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les

laideurs disparaissent. J’ai vu des gens rire de cette musique: «L’air

est monotone, disent-ils, contre toutes les règles, non terminé; ces

notes sont fausses.» A Paris, soit; ici, non. Avez-vous senti cette

expression originale et sauvage? Comme elle convient au paysage! Cet air

n’a pu naître que dans les montagnes: le froufrou du tambourin est comme

la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites; le son

aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute

sur les cimes dépouillées; la note finale est un cri d’épervier qui

plane; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine

transformés par le rhythme de la chanson. La danse est aussi primitive,

aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique: ils vont la

main dans la main, tournant en rond. Quoi de plus simple? Ainsi font les

enfants qui jouent. Le pas est souple et lent: ainsi marche le

montagnard; vous savez par expérience que, pour monter, il ne faut pas

aller vite, et qu’ici les roides enjambées d’un citadin le jettent à

terre. Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes,

partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce

qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs

oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la

plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse

imaginer?»

Voyage aux Pyrénées · 第 65 / 176 题