II.

Malgré moi j’ai songé ici aux Dieux antiques, fils de la Grèce, images

de leur patrie. Ils sont nés en pays semblables, et renaissent ici en

nous-mêmes, avec les sentiments qui les ont faits.

J’imagine des pâtres oisifs et curieux, à l’âme enfantine et nouvelle,

non encore occupée par l’autorité d’une civilisation voisine et d’un

dogme établi, actifs, hardis, naturellement poëtes. Ils rêvent, et à

quoi, sinon aux êtres énormes qui, toute la journée, assiégent leurs

yeux? Comme ces têtes déchiquetées, ces corps bosselés, entassés, ces

épaules tordues, sont bizarres! Quels monstres inconnus, quelle race

déformée et morne, en dehors de l’humanité? Par quel horrible

accouchement la terre les a-t-elle soulevés hors de ses entrailles, et

quels combats leurs têtes foudroyées ont-elles soutenus dans les nuages

et les éclairs? Aujourd’hui encore ils menacent; seuls les aigles et les

vautours sont bienvenus à sonder leurs profondeurs. Ils n’aiment pas

l’homme; leurs blocs sont prêts à rouler sur lui, quand il viole leur

solitude. D’un frisson, ils abattent sur ses moissons une marée de

roches; ils n’ont qu’à ramasser un orage pour le noyer comme une fourmi.

Comme leur visage est changeant, mais toujours redoutable! Quels éclairs

jettent leurs cimes entre les brouillards qui rampent! Cet éclair

trouble comme le regard de quelque dieu tyrannique, subitement entrevu,

puis caché. Quelques-uns dans de noires fondrières, pleurent, et leurs

larmes dégouttent sur leurs vieilles joues avec un sanglot sourd, parmi

les pins qui bruissent et chuchottent lugubrement, comme s’ils

compatissaient à ce deuil éternel. D’autres, assis en cercle, trempent

leurs pieds dans des lacs qui ont la couleur de l’acier et que nul vent

ne ride; ils se complaisent dans ce calme, et contemplent leur casque

d’argent dans l’eau virginale. Qu’ils sont mystérieux la nuit, et

quelles pensées méchantes ils roulent l’hiver, enveloppés dans leur

suaire de neige! Mais au grand jour et dans l’été, de quel élan et dans

quelle gloire leur front monte au plus haut de l’air sublime, dans les

pures régions rayonnantes, dans la lumière, dans leur patrie. Tout

monstrueux et blessés qu’ils soient, ils sont encore les dieux de la

terre, et ils ont voulu être les dieux du ciel.

Mais voici qu’une seconde race apparaît, aimable, presque humaine, le

chœur des nymphes, êtres fuyants et liquides, filles des colosses

difformes. Comment les ont-ils engendrées? Nul ne le sait; la naissance

des dieux, toute mystérieuse, échappe aux regards mortels. Quelques-uns

disent qu’on a vu leur première perle suinter d’une herbe, ou d’une

crevasse sous les glaciers, dans les hauteurs. Mais elles ont habité

longtemps les entrailles paternelles; les unes, brûlantes, gardent le

souvenir de la fournaise intérieure qu’elles ont vu bouillonner, et qui

de temps en temps fait encore frémir le sol; les autres, glacées, ont

traversé l’hiver éternel qui blanchit les cimes. Toutes au premier

instant gardent la fougue de leur race; échevelées, hurlantes, en

délire, elles se froissent aux rocs, elles fendent les vallées, elles

emportent les arbres, elles se souillent et se débattent. Quelle fureur

de jeunes filles et de bacchantes? Mais, arrivées dans les couches

lisses que la roche arrondie leur étale, elles sourient, ou s’endorment,

ou jouent. Leurs yeux profonds, d’éméraude humide, ont des éclairs. Leur

corps se ploie, puis se redresse; dans la fumée du matin, aux subites

descentes, leur eau se gonfle, satinée et molle, comme un sein de femme.

Avec quelle tendresse, de quels frémissements mignons et sauvages elles

caressent les fleurs inclinées, les pousses de thym odorant qui

croissent sur leurs bords entre deux arêtes de roche? Puis d’un caprice

soudain elles plongent, et crient, et se tordent, engouffrées dans une

caverne, avec l’entêtement et la folie d’un enfant. Quelle joie de

s’étendre ainsi au soleil! Quelle gaieté étrange, ou quelle sérénité

divine, dans ce flot transparent qui rit ou tournoie! Ni les yeux, ni

les diamants n’ont cette clarté changeante, ces reflets glauques et

passionnés, ces frissons intérieurs de volupté ou d’inquiétude; toutes

femmes qu’elles sont, elles sont bien déesses. Sans une puissance

surhumaine, auraient-elles pu, de leur eau molle, user ces durs rochers,

percer ces barrières inexpugnables? Et par quelle vertu secrète

savent-elles, innocentes d’aspect, tantôt tordre et tuer celui qui les

boit, tantôt guérir l’infirme et le malade? Elles haïssent l’un, elles

aiment l’autre, et, comme leurs pères, donnent à volonté la vie ou la

mort.

Ce sont là les poésies du monde païen, des peuples enfants; chacun ainsi

se fit la sienne, à l’aurore des choses, au premier éveil de

l’imagination et de la conscience, longtemps avant l’âge où la réflexion

institua des cultes définitifs et des dogmes raisonnés. Entre ces songes

éclos au matin du monde, les seuls que j’aime sont ceux d’Ionie.

Là-dessus Paul s’est fâché et m’a appelé classique: «Voilà comme vous

êtes tous! vous faites un pas dans une idée, et vous vous arrêtez en

poltrons. Avancez donc; il y a cent olympes en Égypte, en Islande, dans

l’Inde. Chacun de ces paysages est une face de la nature; chacun de ces

dieux est une des formes par lesquelles l’homme a exprimé son idée de la

nature. Admirez le dieu au même titre que le paysage; l’oignon d’Égypte

vaut le Jupiter olympien.

--Ceci est trop fort, et je vous prends au mot; vous allez prouver votre

dire, et tirer un dieu de votre oignon.

--A l’instant même; mais commencez par vous transporter en Égypte, avant

l’arrivée des guerriers et des prêtres, sur le limon du fleuve, parmi

des sauvages demi-nus dans la bourbe, demi-noyés dans l’eau, demi-brûlés

par le soleil. Quel aspect que celui de cette grande plage noire,

fumante sous la chaleur, où les crocodiles et les poissons qui

grouillent clapotent dans les flaques d’eau! Des légions de moustiques

bourdonnent; les plantes aux larges feuilles se lèvent et s’entrelacent;

la terre fermente et enfante; un vertige monte au cerveau avec les

lourdes exhalaisons, et l’homme troublé frémit en sentant courir dans

l’air et dans ses membres la vertu génératrice par laquelle tout pullule

et verdit. Il n’y avait rien l’an passé sur ce limon; quel changement

étrange! Il en sort un grand roseau droit, aux lanières luisantes, le

corps gonflé de suc, plongeant dans la vase; tous les jours il enfle et

change: verdoyant d’abord, il devient roux, comme le soleil dans les

vapeurs. Incessamment ce fils de la vase en aspire le suc et la force;

la terre le couve et y dépose toute sa vertu. Maintenant, le voilà qui

de lui-même se soulève à demi, puis tout entier, et chauffe au soleil

son ventre écailleux plein d’un sang âcre; ce sang pétille, si abondant

qu’il crève la triple peau et suinte par la blessure. Quelle vie

étrange! et par quel miracle la pointe du sommet devient-elle un panache

et un parasol? Les premiers qui l’ont cueilli ont pleuré, comme si

quelque venin avait brûlé leurs yeux; mais l’hiver, quand le poisson

manque, il réjouit celui qui le rencontre. Ses énormes globes entassés

ne sont-ils pas les cent mamelles de la grande nourrice, la terre?

D’autres reparaissent chaque fois que l’eau se retire; il y a quelque

puissance divine cachée sous ces écailles. Qu’il ne manque jamais de

renaître! Le crocodile est dieu, puisqu’il nous dévore; l’ichneumon est

dieu, puisqu’il nous sauve; l’oignon est dieu, puisqu’il nous nourrit.

--L’oignon est dieu, et Paul est son prophète; vous en aurez ce soir, à

la sauce blanche. Mais, cher ami, vous me faites peur; vous rayez d’un

trait trois mille ans d’histoire. Vous mettez tout de niveau, races

d’artistes et races de visionnaires, peuplades sauvages et nations

civilisées. J’aime le crocodile et l’oignon, mais j’aime mieux Jupiter

et Diane. Les Grecs ont inventé les arts et les sciences; les Égyptiens

n’ont laissé que des tas de moellons. Un bloc de granit ne vaut ni

Aristote ni Homère. Ceux-là sont les premiers partout, qui, ayant

raisonné clairement, ont conçu la justice et fait la science. Puis, si

mauvais que soit notre temps, il l’emporte sur beaucoup d’autres. Vos

grotesques et vos hallucinations orientales sont belles, mais de loin;

je veux bien les contempler, non les subir. Aujourd’hui la poésie nous

manque, soit; mais nous sentons la poésie des autres. Si notre musée est

pauvre, nous avons les musées de tous les âges et de toutes les nations.

Savez-vous ce que je tire de vos théories? Elles m’épargneront quatre

francs trois fois par mois; j’y trouverai des féeries sans sortir de ma

chambre, et je n’aurai plus besoin d’aller à l’Opéra.»

Voyage aux Pyrénées · 第 64 / 176 题