Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux
tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un
endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs
magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas.
Ce qu’on y va voir, c’est la procession.
On assiste d’abord aux vêpres: les femmes dans la nef sombre de
l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits
garçons dans une deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître
d’école refrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du
chœur, disaient des _Ave Maria_ auxquels répondait la voix grave de
l’assistance; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli
contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux
loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et
faisaient crier le bois noirci de la balustrade. Une demi-clarté tombait
sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures
énergiques. On se fût cru au seizième siècle. Cependant les petites
cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus
de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc.
Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit.
La première partie du cortége était amusante: deux files de petits
polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir
leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et se
regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes
habillés était menée par un bon gros prêtre, dont les rabats plissés,
les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme
des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale; puis un
beau maire en uniforme, l’épée au côté, puis deux longs séminaristes,
deux petits prêtres rebondis, une bannière de Vierge, enfin tous les
douaniers et tous les gendarmes du pays; bref, toutes les grandeurs,
toutes les splendeurs, tous les acteurs de la civilisation.
La barbarie était plus belle: c’était la procession des hommes et des
femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts
d’heure. J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec
l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands
traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en
houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides,
mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme
celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne.
Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie
plus sauvage. Enfin parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je
n’en aurais jamais imaginé: une cape de laine blanche les enveloppait
comme une couverture; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de
louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient
dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth;
l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges
désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois
entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans
entendre une parole humaine, sans autres compagnons que les pics
décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose
de son aspect.