EAUX-CHAUDES

I

Au nord de la vallée d’Ossau est une fente; c’est le chemin des

Eaux-Chaudes. Pour l’ouvrir on a fait sauter tout un pan de montagne; le

vent s’engouffre dans ce froid défilé; l’entaille perpendiculaire, d’une

noire couleur ferrugineuse, dresse sa masse formidable comme pour

écraser le passant; sur la muraille de roches qui fait face, des arbres

tortueux se perchent en étages, et leurs panaches clair-semés flottent

bizarrement entre les saillies rougeâtres. La route surplombe le Gave

qui tournoie à cinq cents pieds plus bas. C’est lui qui a creusé cette

prodigieuse rainure; il s’y est repris à plusieurs fois et pendant des

siècles; deux étages de niches énormes arrondies marquent l’abaissement

de son lit et les âges de son labeur; le jour paraît s’assombrir quand

on entre; on ne voit plus sur sa tête qu’une bande de ciel.

Sur la droite, une file de cônes gigantesques monte en relief sur

l’ardent azur; leurs ventres s’écrasent les uns contre les autres, et

débordent en bosselures; mais leurs hautes aiguilles s’élancent d’un

jet, avec un essor gigantesque, vers la coupole sublime d’où ruisselle

le jour. La lumière d’août s’abat sur les escarpements de pierre, sur

les parois crevées, où la roche scintille niellée et damasquinée comme

une cuirasse d’orient. Quelques mousses y ont incrusté leur lèpre; des

tiges de buis séchées pendillent misérablement dans les fentes; mais

elles disparaissent dans cette nudité héroïque: les colosses roux ou

noirâtres s’étalent seuls triomphalement dans la splendeur du ciel.

Entre deux tours cannelées de granit s’allonge le petit village des

Eaux-Chaudes. Qui songe ici à ce village? Toute pensée est prise par les

montagnes. La chaîne orientale, subitement tranchée, descend à pic comme

le mur d’une citadelle; au sommet, à mille pieds de la route, des

esplanades développent leurs forêts et leurs prairies, couronne verte et

humide, d’où par centaines suintent les cascades. Elles serpentent

éparpillées, floconneuses, comme des colliers de perles égrenées, sur la

poitrine de la montagne, baignant les pieds des chênes lustrés, noyant

les blocs de leur tempête, puis viennent s’étendre dans les longues

couches où le roc nu les endort.

Ce mur de granit s’abaisse; tout d’un coup à l’orient s’ouvre un

amphithéâtre de forêts. De tous côtés, à perte de vue, les montagnes en

sont chargées jusqu’à la cime; plusieurs montent toutes noires, au cœur

de la lumière, et hérissent leur frange d’arbres sur le jour blanc. La

charmante coupe de verdure arrondit sa bordure dorée, puis se creuse,

regorgeant de bouleaux et de chênes, avec les teintes changeantes et

tendres qu’adoucit encore la vapeur du matin. Point de hameau, de fumée,

de culture; c’est un nid riant et sauvage, pareil sans doute à la vallée

qui reçut le premier homme au plus beau jour et au plus heureux

printemps de l’univers.

La route tourne et tout change. La vieille bande des monts séchés

reparaît menaçante. Un d’eux, à l’occident, croule fracassé comme par le

marteau d’un cyclope. Il est jonché de blocs carrés, noires vertèbres

arrachées de son échine; la tête manque, et ses ossements monstrueux,

froissés pêle-mêle, échelonnés jusqu’au Gave, annoncent quelque défaite

antique. Un autre en face allonge, d’un air morne, son dos pelé long

d’une lieue; on a beau avancer, changer de vue, il est toujours là,

énorme et terne. Son granit décharné ne souffre ni un arbre ni une tache

de verdure; seules quelques flaques de neige blanchissent les creux de

ses côtes, et sa croupe monotone tourne lugubrement, écrasant de son

bastion la moitié du ciel.

[Illustration: Eaux-Chaudes. (Page 116.)]

Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des

glaciers, parmi des troncs brisés; il descend engouffré de

l’escarpement, entre des colonnades de pins, habitants muets de la

gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts

désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste;

seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève

ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein.

Voyage aux Pyrénées · 第 63 / 176 题