V.

On vante la vue qu’on a sur le mont Gourzy; le voyageur est averti qu’il

apercevra toute la plaine du Béarn jusqu’à Pau. Je suis forcé d’en

croire le guide-manuel sur parole; j’ai trouvé les nuages au sommet et

n’ai rien vu que le brouillard. Au bout de la forêt qui couvre la

première pente, gisaient des arbres énormes, demi-pourris, déjà blanchis

de mousse. Des cadavres de pins desséchés restaient debout; mais leur

pyramide de branches montrait un pan fracassé. De vieux chênes brisés à

hauteur d’homme couronnaient leur blessure de champignons moites et de

fraises rouges. A voir le sol jonché, on eût dit un champ de bataille

ravagé par les boulets: ce sont les pâtres qui, pour s’amuser, mettent

le feu aux arbres.

Mon voisin le touriste me dit le lendemain que je n’avais pas perdu

grand’chose, et me fit une dissertation contre les points de vue de

montagnes. Il est voyageur intrépide, grand amateur de peinture, du

reste fort bizarre et habitué à ne croire que lui-même, passionné

raisonneur, violent dans ses opinions et fécond en paradoxes. C’est un

singulier homme; à cinquante ans environ, il est aussi vif que s’il en

avait vingt. Il est sec, nerveux, toujours bien portant et alerte, les

jambes en mouvement, la tête en ébullition pour quelque idée qui vient

de pousser en sa cervelle, et qui pendant deux jours lui paraîtra la

plus belle du monde. Il va de l’avant et toujours à cent pas au delà des

autres, cherchant le vrai en téméraire, jusqu’à aimer le danger,

trouvant du plaisir à être contredit et à contredire, quelquefois trompé

par cet esprit militant et aventurier. Il n’a rien qui le gêne; point de

femme, d’enfants, de place, ni d’ambition. Je l’aime, quoique excessif,

parce qu’il est sincère; peu à peu il m’a conté sa vie, et j’ai vu ses

goûts; il s’appelle Paul, et s’est trouvé sans parents à vingt ans, avec

douze mille francs de rente. Expérience faite de lui-même et du monde,

il a jugé qu’un métier, une place ou un ménage l’ennuieraient, et il est

resté libre. Il a éprouvé que les divertissements ne le divertissaient

point, et a planté là les plaisirs; il dit que les soupers donnent mal à

la tête, que le jeu donne mal aux nerfs, qu’une maîtresse honnête

assujettit, qu’une maîtresse payée dégoûte. Il s’est mis à voyager et à

lire. «C’est de l’eau claire, si vous voulez, dit-il; mais cela vaut

mieux que votre vin frelaté: du moins, cela vaut mieux pour mon

estomac.» Au reste, il se trouve bien de son régime, et prétend que les

goûts comme le sien croissent avec l’âge, qu’en somme le sens le plus

sensible, le plus capable de plaisirs nouveaux et divers, c’est le

cerveau. Il avoue qu’il est gourmet en matière d’idées, un peu égoïste,

et qu’il regarde le monde en simple spectateur, comme un théâtre de

marionnettes. Je lui accorde qu’il est bon diable au fond, ordinairement

de belle humeur, prenant soin de ne point marcher sur les pieds des

autres, quelquefois propre à les égayer, et du moins ayant l’habitude de

rester honnêtement et tranquillement dans son coin. Nous avons

philosophé à l’infini l’un avec l’autre ou l’un contre l’autre; passez

les pages qui suivent, si vous n’aimez pas les dissertations.

Il ne pouvait souffrir qu’on allât sur une montagne pour regarder la

plaine.

«On ne sait pas ce qu’on fait, disait-il. C’est un contre-sens de

perspective. C’est détruire le paysage pour en mieux jouir. A cette

distance il n’y a ni couleurs ni formes. Les hauteurs sont des

taupinées, les villages des taches, les rivières des lignes tracées à la

plume. Les objets sont noyés dans une teinte grisâtre; l’opposition des

lumières et des ombres s’efface; tout se rapetisse; vous démêlez une

multitude d’objets imperceptibles: c’est le monde de Lilliput. Et

là-dessus vous criez au grandiose! Est-ce qu’un peintre s’est jamais

avisé d’escalader une hauteur pour copier les vingt lieues de terrain

qu’on y découvre? Bon pour un arpenteur. Les bassins, les routes, les

cultures se voient de là comme dans un atlas. Vous allez donc chercher

une carte de géographie? Un paysage est un tableau; il faut se mettre

au point de vue. Mais non; on chiffre la beauté en mathématicien; on

calcule que mille pieds d’élévation la rendront mille fois plus belle.

Opération admirable, dont le seul défaut est d’être ridicule et de

conduire par beaucoup de fatigue à beaucoup d’ennui.

--Mais les touristes, une fois au sommet, sont ravis d’enthousiasme.

--Par poltronnerie, de peur d’être accusés de sécheresse et de passer

pour prosaïques; tout le monde aujourd’hui a l’âme sublime, et une âme

sublime est condamnée aux cris d’admiration. Il y a encore des esprits

moutons, qui admirent sur parole et s’échauffent par imitation. «Mon

voisin dit que cela est beau, le livre est du même avis; j’ai payé pour

monter, je dois être ravi: donc je le suis.» J’étais un jour sur une

montagne avec une famille à qui le guide montrait une ligne bleuâtre

indistincte en disant: «Voilà Toulouse!» Le père, les yeux brillants,

répétait aux fils: «Voilà Toulouse!» Ceux-ci, voyant cette joie,

criaient avec transport: «Voilà Toulouse!» Ils apprenaient à sentir le

beau, comme on apprend à saluer, par tradition de famille. C’est ainsi

qu’on forme des artistes, et que les grands aspects de la nature

impriment pour jamais dans l’âme de solennelles émotions.

--Donc une ascension est une faute de goût?

--Point du tout; si de là-haut la plaine est laide, les montagnes sont

belles; et même elles ne sont belles que de là-haut. Quand vous êtes

dans une vallée, elles vous écrasent; vous ne pouvez les embrasser, vous

n’en voyez qu’un pan, vous ne sauriez apprécier leur hauteur ni leur

grosseur. Mille pieds et dix mille pieds sont pour vous la même chose;

le spectateur est comme une fourmi dans un puits; l’éloignement tout à

l’heure effaçait la beauté; la proximité maintenant supprime la

grandeur. Au contraire, du haut d’un pic, les monts se proportionnent à

nos organes, l’œil tourne autour des croupes et saisit leur ensemble;

notre esprit les comprend, parce que notre corps les domine. Allez à

Saint-Sauveur, à Baréges; vous verrez que ces masses monstrueuses ont

une physionomie aussi expressive et représentent une idée aussi précise

qu’un arbre ou un animal. Ici vous n’avez trouvé que de jolis détails;

l’ensemble est ennuyeux.

--Vous parlez de ce pays comme un malade de son médecin. Qu’avez-vous

donc à dire contre ces montagnes?

--Elles n’ont pas de caractère marqué; elles n’ont ni l’austérité des

pics chauves ni les gracieuses rondeurs des collines boisées. Ces

lambeaux de verdure grisâtre, ce mauvais manteau de buis rabougri percé

par les os saillants du roc, ces plaques éparses de mousses jaunâtres,

ressemblent à des haillons; je veux qu’on soit nu ou vêtu, je n’aime

pas les déguenillés. Les formes mêmes manquent de grandeur, les vallées

ne sont ni abruptes, ni riantes; je ne trouve point les murs à pic, les

larges glaciers, les entassements de cimes pelées et déchiquetées que

l’on voit plus loin. Ce pays n’est assez avant ni dans la plaine ni dans

la montagne; il faudrait l’avancer ou le reculer.

--Vous donnez des conseils à la nature.

--Pourquoi non? Elle a comme une autre ses incertitudes et ses

disparates. Elle n’est pas un Dieu, mais un artiste que son génie

soulève aujourd’hui et laisse retomber demain. Pour qu’un paysage soit

beau, il faut que toutes ses parties impriment une idée commune et

concourent à produire une même sensation. S’il dément ici ce qu’il dit

là-bas, il se détruit lui-même, et le spectateur n’a plus devant soi

qu’un amas d’objets vides de sens. Que ces objets soient grossiers,

sales, vulgaires, peu importe; pourvu qu’ils composent un tout par leur

harmonie et qu’ils s’accordent pour faire sur nous une impression

unique, nous sommes contents.

--De sorte qu’une basse-cour, une baraque vermoulue, une triste plaine

sèche, peuvent être aussi belles que la plus sublime montagne?

--Certainement. Vous connaissez les prairies des peintres flamands, si

plates; on ne se lasse pas de les regarder. Prenez quelque chose de plus

trivial encore, un intérieur de Van Ostade; un vieux bonhomme aiguise

un couperet dans un coin, la mère emmaillotte son nourrisson, trois ou

quatre marmots roulent parmi les outils, les chaudrons et les bancs; une

file de jambons s’échelonne dans la cheminée, et le grand vieux lit

s’étale au fond sous des rideaux rouges. Quoi de plus ordinaire? Mais

toutes ces bonnes gens ont un air de contentement paisible; les bambins

sont chaudement et à l’aise dans des culottes trop larges, antiquités

luisantes transmises de génération en génération. Il faut des habitudes

de sécurité et d’abondance, pour que le ménage éparpillé gise ainsi

pêle-mêle à terre; il faut que ce bien-être dure de père en fils, pour

que les meubles aient pris cette couleur sombre et que toutes les

teintes soient d’accord. Il n’est pas un objet qui n’indique le

laisser-aller de la vie facile, la bonne humeur uniforme. Si cette

convenance mutuelle des parties est la marque d’une belle peinture,

pourquoi pas d’une belle nature? Réel ou figuré, l’objet est le même; je

blâme ou je loue l’un du même droit que l’autre, parce que la pratique

ou la violation des mêmes règles produit en moi la même jouissance ou le

même déplaisir.

--Alors les montagnes peuvent avoir une autre beauté que le grandiose?

--Oui, puisque parfois elles ont une autre expression. Voyez cette

petite chaîne isolée, contre laquelle s’appuient les Thermes: personne

n’y monte; elle n’a ni grands arbres, ni roches nues, ni points de vue.

Eh bien, hier j’y ai ressenti un vrai plaisir; on suit l’âpre échine de

la montagne sous la maigre couche de terre qu’elle bosselle de ses

vertèbres; le gazon pauvre et dru, battu du vent, brûlé du soleil, forme

un tapis serré de fils tenaces; les mousses demi-séchées, les bruyères

noueuses, enfoncent leurs tiges résistantes entre les fentes du roc; les

sapins rabougris rampent en tordant leurs tiges horizontales. De toutes

ces plantes montagnardes sort une odeur aromatique et pénétrante,

concentrée et exprimée par la chaleur. On sent qu’elles luttent

éternellement contre un sol stérile, contre un vent sec, contre une

pluie de rayons de feu, ramassées sur elles-mêmes, endurcies aux

intempéries, obstinées à vivre. Cette expression est l’âme du paysage;

or, autant d’expressions diverses, autant de beautés différentes, autant

de passions remuées. Le plaisir consiste à voir cette âme. Si vous ne la

démêlez pas ou qu’elle manque, une montagne vous fera justement l’effet

d’un gros tas de cailloux.

--Vous jetez la pierre aux touristes; demain, dans la gorge des

Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison.»

Voyage aux Pyrénées · 第 62 / 176 题