En descendant le Valentin, sur le versant de la Montagne Verte, j’ai
trouvé les paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave
d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux
murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves
sauvages. On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de
scies qui vont et viennent incessamment sur les blocs de marbre. Une
grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable
délayé dans l’eau, pour arroser la machine; avec ce sable, la lame de
fer use le bloc. Un sentier suit la rive, bordé de maisons, de champs de
maïs et de gros chênes; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où
les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable; des
flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du
courant: c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert.
Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules; ces longues
tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent,
ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des
montagnes. On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui
mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là les maisons s’adossent au
mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour
regarder dans la vallée. A midi, les gens sont dehors; chaque porte est
fermée, seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent
du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus
singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains
dorés. L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau
en terrasse qu’entoure un petit mur; le clocher est une tour blanche
carrée, avec un clocheton d’ardoises. On lit sous le porche des
épitaphes sculptées dans la pierre: ce sont pour la plupart des noms de
malades, morts aux Eaux-Bonnes; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si
loin et seuls! Ces paroles de tendresse gravées sur une tombe font peine
à voir: ce soleil est si doux! cette vallée si belle! il semble qu’on y
respire la santé dans l’air; on souhaite de vivre; on veut, comme dit le
vieux poëte, «se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse.» On a
pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. Combien de fois, sous
le ciel nébuleux du Nord, formons-nous un pareil désir?
En tournant la montagne, on entre dans un bois de chênes qui monte sur
un des versants. Ces hautes futaies espacées donnent à midi de l’ombre
sans fraîcheur. Tout en haut, entre les troncs, brille un pan de ciel
bleu; l’ombre et la lumière se coupent sur la mousse grise comme des
dessins de soieries sur un fond de velours. Un air épais et chaud monte
aux joues, chargé d’émanations végétales; il remplit la poitrine et
enivre comme le vin. Le chant monotone de grillons et de sauterelles,
sort des blés et des prairies, de la plaine et de la montagne; on sent
que des légions vivantes s’agitent entre les bruyères et sous les
chaumes; et dans les veines, où le sang fermente, court une vague
sensation de bien-être, état incertain entre le sommeil et le rêve, qui
replonge l’âme dans la vie animale et qui étouffe la pensée sous les
sourdes impressions des sens. On se couche et on se laisse vivre; on ne
sent point les heures passer, on jouit du moment présent sans plus
songer au passé ni à l’avenir; on regarde les branches menues des
mousses, les épis grisâtres des graminées penchées, les longs rubans des
herbes luisantes; on suit la marche d’un insecte qui essaye de franchir
un fourré de gazon, et qui monte et descend dans le labyrinthe des
tiges. Pourquoi ne pas avouer qu’on redevient enfant et qu’on s’amuse du
plus petit spectacle? La campagne est-elle autre chose qu’un moyen de
revenir au premier âge, de retrouver cette faculté d’être heureux, cet
état d’attention profonde, cette indifférence à tout ce qui n’est pas
plaisir et sensation présente, cette joie facile, source pleine prête à
déborder au moindre choc? J’ai passé une heure auprès d’un escadron de
fourmis qui traînaient le corps d’une grosse mouche le long d’une
pierre. Il s’agissait de démembrer le vaincu: à chaque patte, une petite
ouvrière en corset noir tirait et travaillait de toute sa force; les
autres tenaient le corps en place. Je n’ai jamais vu d’efforts plus
terribles; quelquefois la proie roulait jusqu’en bas, il fallait tout
recommencer. A la fin, de guerre lasse, faute de pouvoir découper et
emporter la proie, on se résigna à la manger sur place.