Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne
vaut pas sa renommée: c’est une sorte d’escalier écroulé sur lequel
dégringole gauchement un ruisseau sali, perdu dans les pierres et la
terre mouvante, mais, pour y arriver, on passe auprès d’une profonde
rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il
a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui,
des chênes magnifiques se rejoignent en arcades; les arbrisseaux vont
tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne
pénètre pas dans cette noire ravine; le Gave y perce sa route, invisible
et glacé. A l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur
rauque; il se débat étranglé entre les roches: vous diriez l’agonie d’un
taureau.
Cette vallée est très-retirée et très-solitaire; elle n’a point de
culture; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres; on ne voit que trois
ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres
gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont
encore plus sauvages. On y distingue à peine la trace effacée d’un
ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude
d’être seul? Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours
de voir arriver une cavalcade; les cris des guides, l’admiration à haute
voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe,
des réflexions qu’on étale, dérangent votre sensation naissante; la
civilisation vous ressaisit. Mais ici, quelle sécurité et quel silence!
aucun objet ne rappelle l’homme; le paysage est le même qu’il y a six
mille ans: l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours;
point d’oiseaux sur les branches; parfois seulement on entend le cri
lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc
saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres: c’est le
désert vierge dans sa beauté sévère. L’âme croit retrouver d’anciens
amis inconnus; les formes et les couleurs ont avec elle une harmonie
secrète; quand elle les rencontre pures et qu’elle en jouit sans mélange
d’autres pensées, il lui semble qu’elle rentre dans son fond le plus
intime et le plus calme. Cette sensation simple, après l’agitation de
nos pensées ordinaires, est comme le doux murmure d’une harpe éolienne
après le bruit confus d’un bal.