Le dimanche, une procession de riches toilettes monte vers l’église.
Cette église est une boîte ronde, en pierres et en plâtre, faite pour
cinquante personnes, où l’on en met deux cents. Chaque demi-heure entre
et sort un flot de fidèles. Les prêtres malades abondent et disent des
messes autant qu’il en faut: tout souffre aux Eaux-Bonnes du défaut
d’espace; on fait queue pour prier comme pour boire, et l’on s’entasse à
la chapelle comme au robinet.
Quelquefois un entrepreneur de plaisirs publics se met en devoir
d’égayer, l’après-midi; une éloquente affiche annonce le jeu du canard.
On attache une perche à un arbre, une ficelle à la perche, un canard à
la ficelle; les personnages les plus graves suivent avec un intérêt
marqué ces préparatifs. J’ai vu des gens qui bâillent à l’Opéra faire
cercle une grande heure au soleil pour assister à la décollation du
pauvre pendu. Si vous avez l’âme généreuse et si vous êtes avide
d’émotions, vous donnez deux sous à un petit garçon; moyennant quoi on
lui bande les yeux, on le fait tourner sur lui-même, on lui met un
mauvais sabre en main, et on le pousse en avant, au milieu des rires et
des cris de l’assistance. «A droite! à gauche! holà! frappe! en avant!»
il ne sait auquel entendre et coupe l’air. Si par grand hasard il
atteint la bête, si par un hasard plus grand il touche le cou, si enfin
par miracle il détache la tête, il l’emporte, la fait cuire, la mange.
En fait de divertissement, le public n’est pas difficile. Si on lui
annonçait qu’une souris se noie dans une mare, il y courrait comme au
feu.
«Pourquoi non? me disait un voisin, homme bizarre et brusque; ceci est
une tragédie, et très-régulière; comptez si elle n’a pas toutes les
parties classiques. Premièrement, l’exposition: les instruments du
supplice qu’on étale, la foule qui s’assemble, la distance qu’on marque,
l’animal qu’on attache. C’est une protase du genre complexe, comme
disait M. Lysidas. Secondement, les péripéties: chaque fois qu’un petit
garçon part, vous êtes dans l’attente, vous vous dressez sur vos pieds,
votre cœur bat, vous vous intéressez au pendu comme à votre semblable.
Direz-vous que la péripétie est toujours la même? La simplicité est la
marque des grandes œuvres, et celle-ci est dans le goût indien.
Troisièmement, la catastrophe: ici, elle est sanglante s’il en fut.
Quant aux passions, ce sont celles qu’exige Aristote, la terreur et la
pitié. Voyez comme la pauvre bête redresse la tête en frissonnant, quand
elle sent le vent du sabre, de quel air lamentable et résigné elle
attend le coup. Le chœur des spectateurs prend part à l’action, blâme ou
loue, comme celui de la tragédie antique. Concluez que le public a
raison de s’amuser, et que le plaisir n’a jamais tort.
--Vous parlez comme la Harpe; ce canard prendrait son sort en patience,
s’il vous entendait. Et le bal, qu’en dites-vous?
--Il vaut bien celui de l’Hôtel de France et du beau monde; notre danse
n’est qu’une promenade, un prétexte de conversation. Voyez celle des
servantes et des guides: quels entrechats! quelles pirouettes! ils y
vont de franc jeu et de tout cœur, ils ont le plaisir du mouvement, ils
sentent le ressort de leurs muscles; c’est la vraie danse inventée par
la joie et le besoin d’activité physique. Ces gaillards s’empoignent et
se manient comme des poutres. La grande fille que voilà est servante à
mon hôtel: dites-moi si cette haute taille, cet air sérieux, cette fière
attitude, ne rappellent pas les statues antiques. La force et la santé
sont toujours les premières beautés. Croyez-vous que les grâces
languissantes et les sourires convenus de nos quadrilles assembleraient
toute cette foule? Nous nous éloignons tous les jours de la nature; nous
ne vivons que du cerveau, nous passons le temps à composer et à écouter
des phrases. Voilà que j’en débite moi-même; demain je me corrige,
j’achète une grosse canne, je mets des guêtres et je vais courir la
campagne. Faites comme moi; marchons chacun d’un côté, et tâchons de ne
pas nous rencontrer.»