Vers quatre heures reviennent les cavalcades; les petits chevaux du pays
sont doux, et galopent sans trop d’effort; de loin, au soleil, brillent
les voiles blancs et lumineux des dames; rien de plus gracieux qu’une
jolie femme à cheval, quand elle n’est pas emprisonnée dans l’amazone
noire, ni surmontée du chapeau en tuyau de poêle. Personne ne porte ici
ce costume anglais, funèbre, étriqué: en pays gai, on prend des couleurs
gaies: le soleil est un bon conseiller. Il est défendu de rentrer au
galop, c’est pourquoi tout le monde rentre au galop. Le moyen d’arriver
à la façon des bœufs! On se cambre sur la selle, la chaussée résonne,
les vitres tremblent, on passe superbement devant les badauds qui
s’arrêtent; c’est un triomphe: l’administration des Eaux-Bonnes ne
connaît pas le cœur humain, ni surtout le cœur féminin.
Le soir, tout le monde vient à la promenade horizontale; c’est un chemin
plat d’une demi-lieue, taillé dans la montagne de Gourzy. Le reste du
pays n’est qu’escarpements et descentes; quand, pendant huit jours on a
connu la fatigue de grimper courbé, de descendre en trébuchant, de
réfléchir par terre aux lois de l’équilibre, on trouve agréable de
marcher sur un terrain uni et de laisser aller ses pieds sans songer à
sa tête; c’est une sensation toute nouvelle de sécurité et de bien-être.
La route serpente sur un versant boisé que les eaux d’hiver sillonnent
de ravins blanchâtres; des sources épuisées se glissent sous les
traînées de pierres et les couvrent de plantes grimpantes; on passe sous
les gros hêtres, puis le long d’une plaine inclinée, peuplée de
fougères, où les vaches paissent, agitant leurs clochettes; la chaleur
est tombée, l’air est doux, un parfum de verdure saine et sauvage arrive
avec la moindre brise: dans le demi-jour passent de belles promeneuses
en blanche toilette, dont les ruches de dentelles et les mousselines
flottantes se soulèvent et frémissent comme des ailes d’oiseau. Nous
allions tous les jours nous asseoir sur une pierre au bout de ce chemin;
de là, à travers toute la vallée d’Ossau, on suit le torrent devenu
rivière; la riche vallée, coupée de moissons jaunes et de prés verts,
s’ouvre largement au bout du paysage, et laisse le regard se perdre dans
le lointain indistinct du Béarn. De chaque côté trois montagnes avancent
leur pied vers la rivière et font onduler le contour de la plaine; les
dernières descendent comme des pans de pyramides, et leurs pentes d’un
bleu pâle se détachent sur les bandes rougeâtres du ciel terni. Le fond
des gorges est déjà sombre; mais en se retournant on voit la cime du Ger
resplendir d’un rose tendre et garder le dernier sourire du soleil.