I
J’ai voulu trouver du plaisir à mes promenades, et je suis parti seul,
par le premier sentier venu, allant devant moi au hasard. Pourvu qu’on
ait remarqué deux ou trois points saillants, on est sûr de retrouver sa
route. On a les jouissances de l’imprévu, et l’on fait la découverte du
pays. Le moyen de s’ennuyer est de savoir où l’on va et par où l’on
passe: l’imagination déflore d’avance le paysage. Elle travaille et
bâtit à sa façon; en arrivant il faut tout renverser: cela met de
mauvaise humeur; l’esprit garde son pli; la beauté qu’il s’est figurée
nuit à celle qu’il voit; il ne la comprend pas, parce qu’il en comprend
une autre. La première fois que je vis la mer, j’eus le désenchantement
le plus désagréable: c’était par une matinée d’automne; des plaques de
nuages violacés bigarraient le ciel; une brise faible hérissait la mer
de petits flots uniformes. Je crus voir une des longues plaines de
betteraves qu’on trouve aux environs de Paris, coupée de carrés de choux
verts et de bandes d’orge rousse. Les voiles lointaines ressemblaient
aux ailes des pigeons qui reviennent. La perspective me semblait
étroite; les tableaux des peintres m’avaient représenté la mer plus
grande. Il me fallut trois jours pour retrouver la sensation de
l’immensité.