Des hêtres monstrueux soutiennent ici les pentes; aucune description ne
peut donner l’idée de ces colosses rabougris, hauts de huit pieds, et
que trois hommes n’embrasseraient pas. Refoulée par le vent qui rase la
côte, la séve s’est accumulée pendant des siècles en rameaux courts,
énormes, entrelacés et tordus; tout bosselés de nœuds, déformés et
noircis, ils s’allongent et se replient bizarrement, comme des membres
boursouflés par une maladie et distendus par un effort suprême. On voit,
à travers l’écorce crevée, les muscles végétaux s’enrôler autour du
tronc et se froisser comme des membres de lutteurs. Ces torses trapus,
demi-renversés, presque horizontaux, penchent vers la plaine; mais leurs
pieds s’enfoncent dans les rocs par de telles attaches, qu’avant de
rompre cette forêt de racines on arracherait un pan de montagne.
Quelques troncs, pourris par l’eau, s’ouvrent, hideusement éventrés;
chaque année, les lèvres de la plaie s’écartent; ils n’ont plus forme
d’arbres; ils vivent pourtant, invincibles à l’hiver, à la pente et au
temps, et poussent hardiment dans l’air natal leurs jeunes rameaux
blanchâtres. Le soir, lorsqu’on passe dans l’ombre près des têtes
tourmentées et des troncs béants de ces vieux habitants des montagnes,
si le vent froisse les branches, on croit entendre une plainte sourde,
arrachée par un labeur séculaire; ces formes étranges rappellent les
êtres fantastiques de l’antique mythologie scandinave. On songe aux
géants emprisonnés par le destin entre des murs qui tous les jours se
resserrent, les ploient, les rapetissent, et, après mille ans de
tortures, les rendent à la lumière, furieux, difformes et nains.