Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait
par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait
des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à
cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait
sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une
danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques
saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des
dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se
heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les
règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une
petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une
forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le
pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds
de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait
rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de
fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire;
j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi des monuments
anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:
«Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui
était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant
que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient
du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut
marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne
donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de
vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels
vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux
épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans
avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais
l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il
coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la
croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre
cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer,
tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes
enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il
vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin
sonnant furieusement, et un cri d’_arme, arme_, et de _tue, tue_,
retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la
première troupe qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les
autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il
vous cria: «Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut
montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut;
que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui
ne touche.» Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: «Tirez
à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de
Navarre,» il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq
ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses
troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou
quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient
quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de
deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de
vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le
roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant
pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de
cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de
l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur;
enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part
et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant:
«Il faut se rendre»; les autres: «Il faut se défendre,» que cette
irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à
toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit,
voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs
chaperons crier: «Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs
particuliers. Hélas! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui
est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut
chasser.» Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi
ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon
que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la
joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être
quittes à si bon marché.»
A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et
combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après
maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en
action? «Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup
de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop
remplie de belles dames pour en manquer.» Henri s’échappait en vrai
paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle
Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa
force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente,
être toujours pressé de passions toujours vivantes, supporter et
rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième
siècle. Henri à Fontenay «travaillait dans les tranchées du pic et de la
pioche.» Au retour, ce n’était que fêtes. «Nous nous rassemblions, dit
Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau
jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans
le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui
sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en
toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement
l’après-dîner et le soir.» Le grave Sully «prenait une maîtresse comme
les autres.» Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple
involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames
«habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap
d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine
Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort
chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé
de plumes et pierreries que rien plus.
«Je dis à M. de Ronsard: «Ne vous semble-t-il pas voir cette belle
reine, en tel appareil, paraître comme la belle Aurore, quand elle vient
à naître avant le Jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa
vermeille et incarnate couleur?» Au bal, le soir, elle aimait à danser
«la _pavane_ d’Espagne et le _pazzemano_ d’Italie. Les passages y
étaient si bien dansés, les pas si sagement conduits, les arrêts faits
de si belle sorte, qu’on ne savait que plus admirer, ou la belle façon
de danser, ou la majesté de s’arrêter, représentant maintenant une
gaieté, et maintenant un beau et grave dédain.»
Et croyez que le bon roi ne se faisait faute de divertissements.
Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Les filles d’honneur de Marguerite pourraient en témoigner; de là
intrigues, querelles et comédies conjugales, dont l’une est racontée
fort joliment et fort naïvement par la reine; Mlle de Fosseuse était
l’héroïne: «Le mal lui prenant un matin, au point du jour, estant
couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin et le
pria d’aller avertir le roi mon mari, ce qu’il fit. Nous étions couchés
en une même chambre en divers lits, comme nous avions accoutumé. Comme
le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne
sachant que faire, craignant d’un côté qu’elle ne fût découverte et de
l’autre qu’elle ne fût mal secourue, car il l’aimait fort. Il se résolut
enfin de m’avouer tout et me prier de l’aller faire secourir, sachant
bien que, quoi qui se fût passé, il me trouverait toujours prête à le
servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: «Ma mie,
je
[Illustration: Combat dans les rues d’Eauze. (Page 70.)]
vous ai caché une chose qu’il faut que je vous avoue; je vous prie de
m’en excuser et de ne vous point souvenir de tout ce que je vous ai dit
pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever tout à cette
heure, et allez secourir Fosseuse qui est fort mal; je m’assure que vous
ne voudriez, la voyant dans cet état, vous ressentir de ce qui s’est
passé. Vous savez combien je l’aime; je vous prie, obligez-moi en cela.»
Je lui dis que je l’honorais trop pour m’offenser de chose qui vînt de
lui, que je m’y en allais et ferais comme si c’était ma fille; que
cependant il allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin qu’il n’en
fût point ouï parler.
«Je la fis promptement ôter de la chambre des filles et la mis en une
chambre écartée avec mon médecin et les femmes pour la servir, et la fis
très-bien secourir. Dieu voulut qu’elle ne fît qu’une fille, qui encore
était morte. Étant délivrée, on la porta à la chambre des filles, où,
bien qu’on apportât toute la discrétion que l’on pouvait, on ne put
empêcher que le bruit ne fût semé par tout le château. Le roi mon mari,
étant revenu de la chasse, la va voir, comme il avait accoutumé. Elle le
prie que je l’allasse voir, comme j’avais accoutumé d’aller voir toutes
mes filles quand elles étaient malades, pensant par ce moyen ôter le
bruit qui courait. Le roi mon mari, venant en la chambre, me trouva que
je m’étais remise dans le lit, étant lasse de m’être levée si matin et
de la peine que j’avais eue à la faire secourir. Il me prie que je me
lève et que je l’aille voir; je lui dis que je l’avais fait lorsqu’elle
avait besoin de mon secours, mais qu’à cette heure elle n’en avait plus
à faire; que si j’y allais, je découvrirais plutôt que de couvrir ce qui
était, et que tout le monde me montrerait au doigt. Il se fâcha fort
contre moi, et, ce qui me déplut beaucoup, il me sembla que je ne
méritais pas cette récompense de ce que j’avais fait le matin. Elle le
mit souvent en des humeurs pareilles contre moi.»
Ames compatissantes, qui admirez la complaisance de la reine, ne la
plaignez pas trop: elle punit le roi à Usson et ailleurs, en l’imitant.
Et pourtant Pau était un petit Genève. Parmi ces violences et ces
voluptés, la dévotion était ardente; on allait au prêche ou à l’église,
du même air qu’aux champs de bataille ou aux rendez-vous. C’est que la
religion alors n’était pas une vertu, mais une passion. Dans ce cas, les
passions voisines, au lieu de l’éteindre l’enflamment; le cœur déborde
de ce côté comme des autres. Quand le lazzarone a tué son ennemi d’un
coup de couteau, il trouve un second plaisir, dit Beyle, à bavarder, sur
sa colère, auprès d’un grillage, dans une grande boîte de bois noir.
L’Hindou qui hurle et s’exalte dans la fête de Jaggernaut, au tintamarre
de cinquante mille tamtams, le quaker américain qui pleure et crie ses
fautes dans un _shouting_, ont à peu près la même sorte de jouissance
qu’un Italien enthousiaste à l’Opéra. Cela explique et met d’accord le
zèle et la galanterie de Marguerite.
«L’on me permit seulement, dit-elle, de faire dire la messe en une
petite chapelle qui n’a que trois ou quatre pas de long, qui, étant fort
étroite, était pleine quand nous y étions sept ou huit. Alors que l’on
voulait dire la messe, l’on levait le pont du château, de peur que les
catholiques du pays, qui n’avaient aucun exercice de leur religion,
l’ouïssent; car ils étaient infiniment désireux de pouvoir assister au
saint sacrifice, de quoi ils étaient depuis plusieurs années privés. Et,
poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen, le
jour de la Pentecôte, avant que l’on levât le pont, d’entrer dans le
château, se glissant dans la chapelle, où ils n’avaient point été
découverts jusque sur la fin de la messe, lorsque, entr’ouvrant la porte
pour laisser entrer quelqu’un de mes gens, quelques huguenots qui
épiaient à la porte les aperçurent et l’allèrent dire au Pin, secrétaire
du roi mon mari, lequel y envoya des gardes du roi mon mari, qui, les
tirant hors et les battant en ma présence, les menèrent en prison, où
ils furent longtemps, et payèrent une grosse amende.»
La petite chapelle a disparu, je crois, quand le château et le pays tout
entier furent rendus au culte catholique. Au reste, ce traitement était
de l’humanité: Saint-Pont, à Mâcon, «au sortir des festins qu’il
faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quelque quantité de
prisonniers du pont en bas.» Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout,
en fanatisme, en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne
coula plus pleine et plus profonde; jamais passions plus vigoureuses ne
se déployèrent avec plus de séve et de verdeur. En marchant dans ces
salles silencieuses, que de temps en temps troublent de frêles
promeneuses ou de pâles jeunes gens poitrinaires, je songeai que
l’affaiblissement des âmes vient de l’affaiblissement des corps. Nous
passons le temps dans des chambres, occupés de raisonnements, de
réflexions, de lectures; la douceur des mœurs nous évite les dangers, et
le progrès de l’industrie, les fatigues. Ils vivaient en plein air,
toujours en chasse et en guerre. «La reine Catherine aimait fort d’aller
à cheval, jusques à l’âge de soixante ans et plus, et à faire de grandes
et vives traites, encore qu’elle fût tombée souvent au grand dommage de
son corps, car elle en fut blessée plusieurs fois jusqu’à rompure de
jambe et blessure de tête.» Les rudes exercices endurcissaient les
nerfs; un sang plus chaud, remué par le péril incessant, poussait au
cerveau des volontés impétueuses; ils faisaient l’histoire, et nous
l’écrivons.