II.

Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait

par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait

des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à

cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait

sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une

danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques

saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des

dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se

heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les

règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une

petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une

forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le

pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds

de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait

rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de

fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire;

j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi des monuments

anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:

«Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui

était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant

que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient

du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut

marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne

donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de

vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels

vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux

épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans

avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais

l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il

coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la

croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre

cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer,

tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes

enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il

vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin

sonnant furieusement, et un cri d’_arme, arme_, et de _tue, tue_,

retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la

première troupe qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les

autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il

vous cria: «Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut

montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut;

que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui

ne touche.» Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: «Tirez

à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de

Navarre,» il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq

ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses

troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou

quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient

quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de

deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de

vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le

roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant

pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de

cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de

l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur;

enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part

et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant:

«Il faut se rendre»; les autres: «Il faut se défendre,» que cette

irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à

toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit,

voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs

chaperons crier: «Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs

particuliers. Hélas! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui

est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut

chasser.» Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi

ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon

que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la

joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être

quittes à si bon marché.»

A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et

combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après

maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en

action? «Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup

de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop

remplie de belles dames pour en manquer.» Henri s’échappait en vrai

paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle

Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa

force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente,

être toujours pressé de passions toujours vivantes, supporter et

rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième

siècle. Henri à Fontenay «travaillait dans les tranchées du pic et de la

pioche.» Au retour, ce n’était que fêtes. «Nous nous rassemblions, dit

Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau

jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans

le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui

sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en

toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement

l’après-dîner et le soir.» Le grave Sully «prenait une maîtresse comme

les autres.» Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple

involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames

«habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap

d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine

Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort

chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé

de plumes et pierreries que rien plus.

«Je dis à M. de Ronsard: «Ne vous semble-t-il pas voir cette belle

reine, en tel appareil, paraître comme la belle Aurore, quand elle vient

à naître avant le Jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa

vermeille et incarnate couleur?» Au bal, le soir, elle aimait à danser

«la _pavane_ d’Espagne et le _pazzemano_ d’Italie. Les passages y

étaient si bien dansés, les pas si sagement conduits, les arrêts faits

de si belle sorte, qu’on ne savait que plus admirer, ou la belle façon

de danser, ou la majesté de s’arrêter, représentant maintenant une

gaieté, et maintenant un beau et grave dédain.»

Et croyez que le bon roi ne se faisait faute de divertissements.

Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.

Les filles d’honneur de Marguerite pourraient en témoigner; de là

intrigues, querelles et comédies conjugales, dont l’une est racontée

fort joliment et fort naïvement par la reine; Mlle de Fosseuse était

l’héroïne: «Le mal lui prenant un matin, au point du jour, estant

couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin et le

pria d’aller avertir le roi mon mari, ce qu’il fit. Nous étions couchés

en une même chambre en divers lits, comme nous avions accoutumé. Comme

le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne

sachant que faire, craignant d’un côté qu’elle ne fût découverte et de

l’autre qu’elle ne fût mal secourue, car il l’aimait fort. Il se résolut

enfin de m’avouer tout et me prier de l’aller faire secourir, sachant

bien que, quoi qui se fût passé, il me trouverait toujours prête à le

servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: «Ma mie,

je

[Illustration: Combat dans les rues d’Eauze. (Page 70.)]

vous ai caché une chose qu’il faut que je vous avoue; je vous prie de

m’en excuser et de ne vous point souvenir de tout ce que je vous ai dit

pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever tout à cette

heure, et allez secourir Fosseuse qui est fort mal; je m’assure que vous

ne voudriez, la voyant dans cet état, vous ressentir de ce qui s’est

passé. Vous savez combien je l’aime; je vous prie, obligez-moi en cela.»

Je lui dis que je l’honorais trop pour m’offenser de chose qui vînt de

lui, que je m’y en allais et ferais comme si c’était ma fille; que

cependant il allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin qu’il n’en

fût point ouï parler.

«Je la fis promptement ôter de la chambre des filles et la mis en une

chambre écartée avec mon médecin et les femmes pour la servir, et la fis

très-bien secourir. Dieu voulut qu’elle ne fît qu’une fille, qui encore

était morte. Étant délivrée, on la porta à la chambre des filles, où,

bien qu’on apportât toute la discrétion que l’on pouvait, on ne put

empêcher que le bruit ne fût semé par tout le château. Le roi mon mari,

étant revenu de la chasse, la va voir, comme il avait accoutumé. Elle le

prie que je l’allasse voir, comme j’avais accoutumé d’aller voir toutes

mes filles quand elles étaient malades, pensant par ce moyen ôter le

bruit qui courait. Le roi mon mari, venant en la chambre, me trouva que

je m’étais remise dans le lit, étant lasse de m’être levée si matin et

de la peine que j’avais eue à la faire secourir. Il me prie que je me

lève et que je l’aille voir; je lui dis que je l’avais fait lorsqu’elle

avait besoin de mon secours, mais qu’à cette heure elle n’en avait plus

à faire; que si j’y allais, je découvrirais plutôt que de couvrir ce qui

était, et que tout le monde me montrerait au doigt. Il se fâcha fort

contre moi, et, ce qui me déplut beaucoup, il me sembla que je ne

méritais pas cette récompense de ce que j’avais fait le matin. Elle le

mit souvent en des humeurs pareilles contre moi.»

Ames compatissantes, qui admirez la complaisance de la reine, ne la

plaignez pas trop: elle punit le roi à Usson et ailleurs, en l’imitant.

Et pourtant Pau était un petit Genève. Parmi ces violences et ces

voluptés, la dévotion était ardente; on allait au prêche ou à l’église,

du même air qu’aux champs de bataille ou aux rendez-vous. C’est que la

religion alors n’était pas une vertu, mais une passion. Dans ce cas, les

passions voisines, au lieu de l’éteindre l’enflamment; le cœur déborde

de ce côté comme des autres. Quand le lazzarone a tué son ennemi d’un

coup de couteau, il trouve un second plaisir, dit Beyle, à bavarder, sur

sa colère, auprès d’un grillage, dans une grande boîte de bois noir.

L’Hindou qui hurle et s’exalte dans la fête de Jaggernaut, au tintamarre

de cinquante mille tamtams, le quaker américain qui pleure et crie ses

fautes dans un _shouting_, ont à peu près la même sorte de jouissance

qu’un Italien enthousiaste à l’Opéra. Cela explique et met d’accord le

zèle et la galanterie de Marguerite.

«L’on me permit seulement, dit-elle, de faire dire la messe en une

petite chapelle qui n’a que trois ou quatre pas de long, qui, étant fort

étroite, était pleine quand nous y étions sept ou huit. Alors que l’on

voulait dire la messe, l’on levait le pont du château, de peur que les

catholiques du pays, qui n’avaient aucun exercice de leur religion,

l’ouïssent; car ils étaient infiniment désireux de pouvoir assister au

saint sacrifice, de quoi ils étaient depuis plusieurs années privés. Et,

poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen, le

jour de la Pentecôte, avant que l’on levât le pont, d’entrer dans le

château, se glissant dans la chapelle, où ils n’avaient point été

découverts jusque sur la fin de la messe, lorsque, entr’ouvrant la porte

pour laisser entrer quelqu’un de mes gens, quelques huguenots qui

épiaient à la porte les aperçurent et l’allèrent dire au Pin, secrétaire

du roi mon mari, lequel y envoya des gardes du roi mon mari, qui, les

tirant hors et les battant en ma présence, les menèrent en prison, où

ils furent longtemps, et payèrent une grosse amende.»

La petite chapelle a disparu, je crois, quand le château et le pays tout

entier furent rendus au culte catholique. Au reste, ce traitement était

de l’humanité: Saint-Pont, à Mâcon, «au sortir des festins qu’il

faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quelque quantité de

prisonniers du pont en bas.» Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout,

en fanatisme, en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne

coula plus pleine et plus profonde; jamais passions plus vigoureuses ne

se déployèrent avec plus de séve et de verdeur. En marchant dans ces

salles silencieuses, que de temps en temps troublent de frêles

promeneuses ou de pâles jeunes gens poitrinaires, je songeai que

l’affaiblissement des âmes vient de l’affaiblissement des corps. Nous

passons le temps dans des chambres, occupés de raisonnements, de

réflexions, de lectures; la douceur des mœurs nous évite les dangers, et

le progrès de l’industrie, les fatigues. Ils vivaient en plein air,

toujours en chasse et en guerre. «La reine Catherine aimait fort d’aller

à cheval, jusques à l’âge de soixante ans et plus, et à faire de grandes

et vives traites, encore qu’elle fût tombée souvent au grand dommage de

son corps, car elle en fut blessée plusieurs fois jusqu’à rompure de

jambe et blessure de tête.» Les rudes exercices endurcissaient les

nerfs; un sang plus chaud, remué par le péril incessant, poussait au

cerveau des volontés impétueuses; ils faisaient l’histoire, et nous

l’écrivons.

Voyage aux Pyrénées · 第 47 / 176 题