I
Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie; mais la chaussée est
pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus:
ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des
pointes de clous. De Bordeaux à Toulouse, tel est l’usage et le pavage.
Au bout de cinq minutes, vos pieds vous disent d’une manière
très-intelligible que vous êtes à deux cents lieues de Paris.
On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique,
dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais
seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des
montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des
essieux et soutenant deux claies obliques; ils sont traînés par deux
grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante,
coiffés d’un réseau de fil et couronnés de fougères, le tout pour les
garantir des mouches grises. Cela donne à penser; car la peau de l’homme
est beaucoup plus tendre que celle du bœuf, et les mouches grises n’ont
point juré de paix avec notre espèce. Devant les bœufs marche
ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en
veste de laine blanche et en culotte brune; derrière la voiture vient un
petit garçon, pieds nus, très-éveillé et très-déguenillé, dont le vieux
béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé, et qui
s’arrête saisi d’admiration au magnifique aspect de la diligence.
Voilà les vrais compatriotes d’Henri IV. Quant aux jolies dames en
chapeaux de gaze, dont les robes ballonnées et bruissantes frôlent en
passant les cornes des bœufs immobiles, il ne faut pas les regarder;
elles reporteraient votre imagination au boulevard de Gand, et vous
auriez fait deux cents lieues pour rester en place. Je ne suis ici que
pour faire visite au seizième siècle; on voyage pour changer, non de
lieu, mais d’idées. Montrez à un Parisien la porte par laquelle Henri IV
entra dans Paris; il aura grand’peine à revoir les armures, les
hallebardes et toute la procession victorieuse et tumultueuse que décrit
l’Étoile: c’est qu’il a passé là aujourd’hui pour telle affaire, qu’hier
il a rencontré un ami, que l’an dernier il a regardé cette porte au
milieu d’une fête publique. Toutes ces pensées accourent avec la force
de l’habitude, repoussant et étouffant le spectacle historique qui
allait se lever en pleine lumière et se dérouler devant l’esprit. Mettez
ce même homme à Pau: il n’y connaît ni hôtels, ni habitants, ni
boutiques; son imagination dépaysée peut courir à l’aventure; aucun
objet connu ne la fera trébucher et tomber dans des soucis d’intérêt et
de passion présente; il entre de plain-pied dans le passé et s’y promène
comme chez lui, à son aise. Il était huit heures du matin; point de
visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse; je
n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, «ce vert galant,
ce diable à quatre,» si malin qu’il se fit appeler «le bon roi.»
Son château est fort irrégulier; il faut descendre dans la vallée pour
lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de
toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et
regarde au loin la vallée; deux tourelles à clochetons s’avancent de
front vers l’ouest; le corps oblong suit, et deux grosses tours en
briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. Il
touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont
moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau
sombre. De près cette ordonnance disparaît: une cinquième tour du côté
du nord dérange
[Illustration: Pau.--La ville et le château. (Page 64.)]
la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de
maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et
en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face,
collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des
portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées,
pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de
bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit
sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a
bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.
Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le
berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries,
des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un
ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un
style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge
de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de
labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère
d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher
dans ce château, «princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le
sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes
affaires, le cœur invincible aux adversités.» Elle chantait un cantique
béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père
frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la
bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de
chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de
Mazères, au coin du sud-ouest. «Son grand-père l’ôta au père et à la
mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa
fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient
perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la
béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi
peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre
résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les
labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter
d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme
Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur
d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités.»
Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers
l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour
général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la
première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes! Leurs
descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour
composer des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.