Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis,
sans soucis récents; toutes les pensées petites s’effacent. Sais-je si
ce champ est à Pierre ou à Paul, si l’ingénieur est en guerre avec le
préfet, si l’on se dispute ici sur un projet de canal ou de route? Je
suis bien heureux de n’en rien savoir; je suis encore plus heureux de
passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de
ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. Je puis
considérer les choses par des vues générales, ne plus songer que ce sol
est exploité par les hommes, oublier l’utile, ne penser qu’au beau,
sentir le mouvement des formes et l’expression des couleurs.
Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes!
Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la
tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis
viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières.
Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des
fossés. N’est-il pas étrange que ces jolies créatures restent ainsi
solitaires, qu’elles soient destinées à mourir demain, qu’elles nous
aient à peine regardés un instant, que leur beauté n’ait fleuri que pour
être admirée deux secondes? Elles aussi ont leur monde, ce peuple de
hautes graminées qui se penchent sur elles, ces lézards qui font onduler
le fourré des herbes, ces guêpes dorées qui bourdonnent dans leur
calice. Ce monde-là vaut bien le nôtre, et je les trouve heureux
d’ouvrir ainsi, puis de fermer leurs yeux pâles au souffle paisible du
vent.
La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des
collines; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie; le long ruban
serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de
prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que
les formes humaines; mais combien plus variées, combien plus étranges et
plus riches en attitudes! Celles-ci, là-bas, à l’horizon, presque
cachées derrière la troupe des autres, timides, sourient faiblement,
sous leur couronne de gaze vaporeuse; elles forment une ronde au bord du
ciel, ronde fuyante que le moindre trouble de l’air fera disparaître, et
qui cependant regarde avec tendresse les êtres agités perdus dans son
sein. Les autres, voisines, bossellent rudement le sol de leurs hanches
et de leurs côtes brunes; la structure humaine y perce à demi, puis
[Illustration: Orthez. (Page 60.)]
disparaît sous la barbarie minérale; ce sont les enfants d’un autre âge,
toujours puissants, encore sévères, races inconnues et antiques, dont
l’esprit involontairement cherche la mystérieuse histoire. Des landes
fauves pleines de troupeaux montent sur leurs flancs jusqu’à leurs
têtes; des prairies splendides étincellent sur leur dos. Plusieurs
plongent violemment jusqu’en des profondeurs où elles dégorgent les
ruisseaux qu’elles accumulent, et où s’amasse toute la chaleur de la
voûte ardente qui reluit là-haut sous le plus généreux soleil. Lui,
cependant, embrasse et couve la campagne; des bois, des plaines, des
collines, sort la grande âme végétale qui monte à la rencontre de ses
rayons.
Ici, votre voisin qui discute chaudement, vous tire par la manche en
criant: «N’est-ce pas, monsieur, que le gigot d’Orthez ne donne point de
crampes à l’estomac?»
Vous sursautez; puis un instant après vous remettez le nez à la
portière. Mais la sensation a disparu: le mouton de Dax a tout effacé.
Les prairies sont des kilogrammes de foin non fauché, les arbres des
stères de solives, et les troupeaux des biftecks qui marchent.