III.

Le bon Froissart vint ici l’an 1388, ayant chevauché et devisé d’armes

sur toute la route avec le chevalier messire Espaing de Lyon; il logea

dans l’auberge de la Belle-Hôtesse, qu’on appelait alors l’hôtel de la

Lune. Le comte Gaston Phœbus l’envoya chercher bien vite: «car c’étoit

le seigneur du monde qui, le plus volontiers, veoit étranger pour ouïr

nouvelles.» Froissart passa douze semaines dans son hôtel: «car on lui

fit bonne chère, et ses chevaux bien repus et de toutes choses bien

gouvernés aussi.»

Froissart est un enfant, et quelquefois un vieil enfant. La pensée

s’ouvre à ce moment, comme en Grèce au temps d’Hérodote. Mais, tandis

qu’en Grèce on sent qu’elle va se déployer jusqu’au bout, on découvre

ici qu’un obstacle l’arrête: il y a un nœud dans l’arbre; la séve

arrêtée ne peut monter plus haut. Ce nœud, c’est la scolastique.

Car, il y a déjà trois siècles qu’on écrit en vers et deux siècles qu’on

écrit en prose; après cette longue culture, voyez quel historien est

Froissart. Un matin il monte à cheval avec quelques valets, par un beau

soleil, et galope en avant; un seigneur le rencontre, il l’accoste:

«Sire, quel est ce château?» L’autre lui conte les siéges., et quels

grands coups d’épée s’y donnèrent. «Sainte Marie, s’écria Froissart, que

vos paroles me sont agréables, et qu’elles me font grand bien, pendant

que vous me les contez! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront

mises en mémoire et chronique en l’histoire que je poursuis.» Puis il se

fait expliquer la parenté du seigneur, ses alliances, comment ont vécu

[Illustration: Dax. (Page 46.)]

et sont morts ses amis et ses ennemis, et tout l’écheveau des aventures

entre-croisées pendant deux siècles et dans trois pays. «Et sitôt que

aux hôtels, sur le chemin que nous faisions ensemble, j’étais descendu,

je les écrivais, fût de soir ou matin, pour en avoir mieux la mémoire au

temps à venir; car il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture.»

Tout s’y trouve, le pêle-mêle et les cent détours des conversations, des

réflexions, des petits accidents de voyage. Un vieil écuyer lui conte

des légendes de montagne, comment Pierre de Béarn, ayant une fois tué un

ours énorme, ne sut plus dormir tranquille, «mais dorénavant se réveilla

chaque nuit, menant un tel terribouris et tel brouillis qu’il semblait

que tous les diables d’enfer dussent tout emporter et fussent dedans

avec lui.» Froissart juge que cet ours était peut-être un cavalier

changé en bête pour quelque méfait, et cite à l’appui l’histoire

d’Actéon «appert et joli chevalier, lequel fut mué en cerf.» Ainsi va sa

vie et se fait son histoire; elle ressemble à une tapisserie du temps,

éclatante et variée, pleine de chasses, de tournois, de batailles, de

processions. Il se donne et donne à ses auditeurs le plaisir d’imaginer

des cérémonies et des aventures; nulle autre idée, ou plutôt nulle idée.

De critique, de pensées générales, de raisonnements sur l’homme ou la

société, de conseils ou de prévisions, nulle trace; c’est un héraut

d’armes qui cherche à plaire aux yeux curieux, à l’humeur belliqueuse

et à l’esprit vide de chevaliers vigoureux, grands mangeurs, amateurs de

horions et de parades. Cette stérilité de la raison n’est-elle pas

étrange? En Grèce, au bout de cent ans, Thucydide, Platon, Xénophon, la

philosophie et la science avaient paru. Pour comble, lisez les vers de

Froissart, ces rondeaux, ballades et virelais qu’il récitait la nuit au

comte de Foix, «lequel prenait grand solas à les bien entendre,»

vieilleries de décadence, allégories usées, recherchées, bavardage de

pédant décrépit qui s’amuse à faire des tours d’adresse ennuyeux. Et les

autres sont pareils. Charles d’Orléans n’a qu’une grâce fanée, Christine

de Pisan n’a qu’une solennité officielle. Ces esprits débiles n’ont pas

la force d’enfanter les idées générales; celles qu’on accroche sur eux

les plient sous leur poids.

La cause est là, tout près; regardez ce gros docteur cornificien aux

yeux mornes, un confrère de Froissart, si vous voulez, mais combien

différent! Il tient en main son manuel de droit canon, Pierre le

Lombard, un traité du syllogisme. Dix heures par jour il dispute en

Baralipton sur l’hiccæité. Une fois enroué, il replongeait son nez dans

son in-folio jaune; les syllogismes et les quiddités achevaient de le

rendre stupide; il ignorait les choses ou n’osait les voir; il remuait

des mots, entre-choquait des formules, se cassait la tête, perdait le

sens commun, et raisonnait comme une machine à vers latins[A]. Quel

maître pour les fils des seigneurs, et les vifs esprits poétiques!

Quelle éducation que ce grimoire de logique sèche et de scolastique

extravagante! Lassés, dégoûtés, fouettés, abêtis, ils oubliaient au plus

vite ce vilain rêve, couraient au grand air, et ne songeaient plus qu’à

la chasse, à la guerre ou aux dames, n’ayant garde de tourner les yeux

une seconde fois vers leur rebutante litanie; s’ils y revenaient,

c’était par vanité, pour nicher dans leurs chansons quelque fable latine

ou quelque abstraction savante, n’y comprenant mot, s’en affublant par

mode, comme d’une docte hermine. Chez nous aujourd’hui les idées

générales poussent en tout esprit, vivantes et florissantes; chez les

laïques alors, la racine en était coupée, et chez les clercs il n’en

restait qu’un fagot de bois mort.

Les hommes n’en étaient que plus propres à la vie corporelle et plus

capables de passions violentes; là-dessus le style de Froissart, si

naïf, nous trompe. Nous croyons entendre le gentil bavardage d’un enfant

qui s’amuse; sous ce babil, il faut démêler la rude voix des

combattants, chasseurs d’ours et chasseurs d’hommes, et la large

hospitalité grossière des mœurs féodales. Le comte de Foix venait à

minuit souper dans sa haute salle. «Devant lui avait douze torches

allumées que douze valets portaient; et icelles douze torches étaient

tenues devant sa table qui donnaient grande clarté en la salle, laquelle

était pleine de chevaliers et écuyers; et toujours étaient à foison

tables dressées pour souper, qui souper voulait.» Ce devait être un

étonnant spectacle que ces figures sillonnées et ces puissants corps,

avec leurs robes fourrées et leurs justaucorps rayés sous les éclairs

vacillants des torches. Un jour de Noël, allant dans sa galerie, il vit

qu’il n’y avait qu’un petit feu, et le dit tout haut. Là-dessus, un

chevalier, Ernauton d’Espagne, ayant regardé par la fenêtre, aperçut

dans la cour quantité d’ânes qui apportaient du bois. «Il prit le plus

grand de ces ânes tout chargé de bûches, et le chargea sur son cou moult

légèrement, et l’apporta amont les degrés qui étaient environ

vingt-quatre, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant

la cheminée étaient, et renversa les bûches, et l’âne les pieds dessus

en la cheminée sur les cheminaux, dont le comte de Foix eut grande joie

et tous ceux qui là étaient.» Ce sont les rires et les amusements de

géants barbares. Il leur fallait du bruit et des chants proportionnés.

Froissart conte une fête où siégeaient des évêques, des comtes, des

abbés, des chevaliers presque au nombre de cent. «Et je vous dis que

grand foison de ménestrels, tant de ceux qui étaient au comte que

d’autres étrangers, firent tous par grand loisir leur devoir de

ménestrandie.» Ceux de Touraine le firent si fort et si bien que le

comte les emmitoufla le jour même «en des robes de drap d’or et fourré

de fin menu vair.»

Ce comte, dit Froissart, «fut prud’homme à régner; de toutes choses, il

était si très-parfait qu’on ne le pourrait trop louer. Nul haut prince

de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens, d’honneur et de

sagesse.» En ce cas, les hauts princes du temps ne valaient pas

grand’chose. De justice et d’humanité, le bon Froissart ne s’inquiète

guère; il trouve le meurtre fort naturel: en effet, c’était la coutume;

on ne s’en étonnait pas plus qu’en voyant un loup on ne s’étonne d’un

coup de gueule. L’homme ressemblait à une bête de proie, et personne ne

se scandalise quand une bête de proie a mangé un mouton. Cet excellent

comte de Foix fut assassin, non pas une fois, mais dix. Par exemple, un

jour, voulant avoir le château de Lourdes, il manda le capitaine, Pierre

Ernault, qui l’avait reçu en garde du prince de Galles. Pierre Ernault

«eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, du venir ou du

laisser.» Il vint enfin, et le comte lui demanda le château de Lourdes.

«Le chevalier pensa un petit pour savoir quelle chose il répondrait.

Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: «Monseigneur, vraiment

je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre

sang et de votre terre; mais ce châtel de Lourdes ne vous rendrai-je jà.

Vous m’avez mandé, si vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. Je

le tiens du roi d’Angleterre, qui m’y a mis et établi, et à personne qui

soit je ne le rendrai, fors à lui.» Quand le comte de Foix ouït cette

réponse, si lui mua le sang en félonie et en courroux, et dit, en tirant

hors une dague: «Ho! faux traître, as-tu dit ce mot de non-faire? Par

cette tête, tu ne l’as pas dit pour néant.» Adonc férit-il de sa dague

sur le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en

cinq lieux, et il n’y avait là baron ni chevalier qui osât aller

au-devant. Le chevalier disait bien: «Ha! monseigneur, vous ne faites

pas gentillesse; vous m’avez mandé, et si m’occiez.» Toutes voies, point

il n’arrêta, jusques à tant qu’il lui eût donné cinq coups d’une dague.

Puis après commanda le comte qu’il fût mis dans la fosse, et il le fut,

et là mourut, car il fut pauvrement curé de ses plaies.»

On retrouve dans le peuple cette domination de la passion soudaine,

cette violence du premier mouvement, cette émotion de la chair et du

sang, ce brusque appel à la force physique; à la moindre injure leurs

yeux s’allument et les coups de poing trottent. Au sortir de Dax, une

diligence dépassa la nôtre en froissant un des chevaux. Le conducteur

sauta à bas de son siége un pieu à la main et voulut assommer son

confrère. Les seigneurs vivaient et sentaient à peu près comme nos

charretiers, et le comte de Foix en était un.

Je demande pardon aux charretiers; je leur fais insulte. Celui-ci, ne

craignant pas la gendarmerie, en venait tout de suite non aux coups de

poing, mais aux coups de couteau. Son fils Gaston, étant allé chez le

roi de Navarre, reçut une poudre noire qui, selon ce roi, devait

réconcilier pour toujours le comte et sa femme; l’enfant mit la poudre

dans une petite bourse et la cacha dans sa poitrine; un jour Yvain, son

frère bâtard, jouant avec lui, vit la bourse, voulut l’avoir, et alla le

dénoncer au comte. A ce mot, le comte «entra tantôt en soupçon, car il

était moult imaginatif,» et demeura ainsi jusqu’à son dîner, la tête

travaillant, toute traversée et labourée de sombres rêves. Ces cerveaux

orageux, comblés par la guerre et le danger d’images lugubres, entraient

à l’instant en tumulte et en tempête. L’enfant vint et commença à servir

debout, goûtant les viandes. C’était la coutume; l’idée du poison était

à la porte de chaque esprit. Le comte, regardant, vit les pendants de la

bourse; cette sensation des yeux lui mit le feu aux veines, «le sang lui

mua,» il prit l’enfant, ouvrit sa cotte, coupa les cordons de la

bourse, et versa de la poudre sur une tranche de pain, pendant que le

pauvre petit «tout blanc de peur tremblait.» «Puis il siffla un lévrier

qu’il avait de lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien eut

mangé ce premier morcel, il tourna les yeux en la tête et mourut.»

Le comte ne dit rien, se leva soudain, et empoignant son couteau, le

lançait sur son fils. Mais les chevaliers se jetèrent au-devant:

«Monseigneur, pour Dieu, merci! ne vous hâtez pas; mais vous informez de

la besogne, avant que vous fassiez à votre fils nul mal.» Le comte cria

contre l’enfant des malédictions et des injures, puis tout d’un coup

sautant par delà la table, couteau en main, il courut sur lui comme un

taureau. Mais les chevaliers et les écuyers se mirent à genoux en

pleurant devant lui, et lui dirent: «Ha! monseigneur, pour Dieu merci!

n’occiez pas Gaston, vous n’avez plus d’enfants.» A grand’peine enfin il

s’arrêta, pensant sans doute qu’il était prudent de chercher si nul

autre n’avait part à la chose, et mit l’enfant dans la tour d’Orthez.

Il chercha donc, mais d’une façon singulière, en loup affamé, aheurté

contre une idée unique, venant s’y choquer machinalement et bestialement

à travers le meurtre et les cris, tuant à l’aveugle sans réfléchir que

sa tuerie ne lui sert pas. «Il fit prendre grand foison de ceux qui

servaient son fils, et en fit mourir jusqu’à quinze très-horriblement.

Et la raison qu’il y mettait était telle, qu’il ne pouvait être qu’ils

ne sussent ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit:

«Monseigneur, Gaston porte à la poitrine une bourse telle et telle.»

Rien n’en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié,

aucuns écuyers, car il n’y en avait en toute Gascogne si jolis, si

beaux, si acesmés comme ils étaient.»

Ne trouvant rien, il se rabattit sur l’enfant; ayant mandé les nobles,

les prélats et tous les hommes notables de son comté, il leur conta

l’affaire, et qu’il le voulait faire mourir. Mais eux ne voulurent pas,

et dirent que la comté avait besoin d’un héritier pour être bien gardée

et défendue, «et ne voulurent point partir d’Orthez, jusqu’à ce que le

comte les assura que Gaston ne mourrait point, tant aimaient-ils

l’enfant.»

Cependant l’enfant restait dans la tour d’Orthez, «où petit avait de

lumière, toujours couché, seul, ne voulant pas manger, maudissant

l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin.»

Le dixième jour, le gardien vit toutes les viandes en un coin, et vint

dire la chose au comte. Le comte se renflamma, comme une bête de proie

rassasiée qui rencontre encore un reste de résistance; «sans mot dire,»

il arriva à la prison, tenant par la pointe un petit couteau dont il

curait ses ongles. Puis portant le poing sur la gorge de son fils, il

le poussa rudement, disant: «Ha! traître, pourquoi ne manges-tu point?»

Puis il s’en alla sans plus parler. Son couteau avait touché une artère;

l’enfant, épouvanté et blême, se tourna silencieusement de l’autre côté

du lit, rendit le sang et mourut.

Le comte l’ayant appris s’affligea outre mesure. Car ces âmes violentes

ne sentaient qu’avec excès et par contrastes; il se fit raser, et se

vêtit de noir. «Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris

aux frères mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé.» De tels meurtres

laissaient dans le cœur une plaie mal fermée; il restait une anxiété

sourde, et de temps en temps quelque noir nuage traversait le tumulte

des festins. C’est pourquoi le comte n’eut plus jamais «si parfaite joie

qu’il avait devant.»

Ce temps est triste; il n’y en a guère où l’on serait plus fâché d’avoir

vécu. La poésie radotait, la chevalerie devenait un brigandage, la

religion altérée s’affaiblissait, l’État disloqué croulait, la nation

pressurée par le roi, par les nobles et par les Anglais, se débattait

pour cent ans dans un cloaque, entre le moyen âge qui finissait et l’âge

moderne qui ne s’ouvrait pas encore. Et cependant un homme comme

Ernauton devait ressentir une joie unique et superbe, lorsque, étayé sur

ses deux pieds d’athlète, sentant sa chemise d’acier sur sa poitrine,

il trouait une haie de piques, et maniait sa grande épée au soleil.

Voyage aux Pyrénées · 第 44 / 176 题