BIARRITZ--SAINT-JEAN-DE-LUZ

I

A une demi-lieue, au tournant d’un chemin, on aperçoit un coteau d’un

bleu singulier: c’est la mer. Puis on descend, par une route qui

serpente, jusqu’au village.

Triste village, sali d’hôtels blancs réguliers, de cafés et d’enseignes,

échelonné par étages sur la côte aride; pour herbe, un mauvais gazon

troué et malade; pour arbres, des tamaris grêles qui se collent en

frissonnant contre la terre; pour port, une plage et deux criques vides.

La plus petite cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni

voiles, qu’on dirait abandonnées.

L’eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de pierre, durcis

par son choc, lèvent à cinquante pieds du rivage leur échine brune et

jaune, usés, fouillés, mordus, déchiquetés, creusés par la vague,

semblables à un troupeau de cachalots

[Illustration: Biarritz. (Page 30.)]

échoués. Le flot aboie ou beugle dans leurs entrailles minées, dans

leurs profondes gueules béantes; puis, quand ils l’ont engouffré, ils le

vomissent en bouillons et en écume, contre les hautes vagues luisantes

qui viennent éternellement les assaillir. Des coquilles, des cailloux

polis, se sont incrustés sur leur tête. Les ajoncs y ont enfoncé leurs

tiges patientes et le fouillis de leurs épines; ce manteau de bourre est

seul capable de se coller à leurs flancs, et de durer contre la

poussière de la mer.

A gauche, une traînée de roches labourées et décharnées s’allonge en

promontoire jusqu’à une arcade de grève durcie, que les hautes marées

ont ouverte, et d’où la vue par trois côtés plonge sur l’Océan. Sous la

bise qui siffle, il se hérisse de flots violâtres; les nuages qui

passent le marbrent de plaques encore plus sombres; si loin que le

regard porte, c’est une agitation maladive de vagues ternes,

entre-croisées et disloquées, sorte de peau mouvante qui tressaille

tordue par une fièvre intérieure; de temps en temps, une raie d’écume

qui les traverse marque un soubresaut plus violent. Çà et là, entre les

intervalles des nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur

la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine, ajoutent à

l’étrangeté et aux mesures de l’horizon. Ces sinistres lueurs

changeantes, ces reflets d’étain sur une houle de plomb, ces scories

blanches collées aux roches, cet aspect gluant des vagues donnent l’idée

d’un creuset gigantesque, dont le métal bouillonne et luit.

Mais vers le soir l’air s’éclaircit et le vent tombe. On aperçoit la

côte d’Espagne et sa traînée de montagnes adoucie par la distance. La

longue dentelure ondule à perte de vue, et ses pyramides vaporeuses

finissent par s’effacer dans l’ouest, entre le ciel et l’Océan. La mer

sourit dans sa robe bleue, frangée d’argent, plissée par le dernier

souffle de la brise; elle frémit encore, mais de plaisir, et déploie

cette soie lustrée, chatoyante, avec des caprices voluptueux sous le

soleil qui l’échauffe. Cependant des nuages sereins balancent au-dessus

de lui leur duvet de neige; la transparence de l’air les entoure d’une

gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante

arrêtées en extase à l’entrée du paradis.

La nuit, je suis monté sur une esplanade solitaire où est une croix, et

d’où l’on voit la mer et la côte. La côte noire, semée de lumières,

s’abaisse et s’élève en bosselures indistinctes. La mer gronde et roule

sourdement. De temps en temps, au milieu de cette respiration menaçante,

par un hoquet rauque, comme si la bête sauvage endormie se réveillait;

on ne la distingue pas, mais, à je ne sais quoi de sombre et de mouvant,

on devine un dos monstrueux qui palpite; l’homme est devant elle comme

un enfant devant la bauge d’un léviathan. Qui nous promet qu’elle nous

tolérera demain encore? Sur la terre nous nous sentons maîtres; notre

main y trouve partout ses traces; elle a transformé tout et mis tout à

son service; aujourd’hui le sol est un potager, les forêts un bosquet,

les fleuves des rigoles, la nature une nourrice et une servante. Mais

ici subsiste quelque chose de féroce et d’indomptable. L’Océan a gardé

sa liberté et sa toute-puissance; une de ses vagues noierait notre

ruche; que là-bas en Amérique son lit se soulève, il nous écrasera sans

y penser; il l’a fait et le fera encore; à présent il sommeille, et nous

vivons collés à son flanc, sans songer qu’il a parfois besoin de se

retourner.

Voyage aux Pyrénées · 第 35 / 176 题