Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout gens en
veste de velours et en culotte courte; on entend la musique âpre et
sonore de la langue qu’on parle au delà des monts. Des arcades écrasées
bordent les grandes rues; sous ce soleil il faut de l’ombre.
Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit encore la laide
cathédrale. Le pauvre monument avorté lève piteusement, comme un
moignon, son clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont
collées dans ses creux, en manière de verrues; on a plaqué ça et là de
gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir à côté des
maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses
flancs salis.
J’étais tout chagrin de cette décrépitude, et une fois entré je me suis
trouvé plus triste encore. L’obscurité tombait de la voûte comme un
suaire; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux
enfumés, des pans de murs verdâtres. Deux fraîches toilettes que j’ai
rencontrées ont accru le contraste; rien de plus blessant ici que des
rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge; comme la sécurité et
l’abondance de la vie moderne lui sont contraires! Ces sombres voûtes,
ces colonnettes, ces rosaces sanglantes, appelaient des rêves et des
émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que
sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en
fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six
pieds, cloaques d’immondices, qui exhalaient la lèpre et la fièvre;
quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang
pauvre à leur cerveau brut; quand les guerres, les lois atroces et
[Illustration: Bayonne.--Confluent de la Nive et de l’Adour. (Page
12.)]
les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d’images
éclatantes et lugubres; quand sur les draperies chamarrées, sur le
grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un
incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.
Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l’extase: pour m’en délivrer,
je suis allé sur le port; c’est une longue allée de vieux arbres au bord
de l’Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des bœufs graves, le front
baissé, tirent les poutres qu’on décharge. Des cordiers, ceints d’une
liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui
s’allonge. Les navires en file s’amarrent au quai; les cordages grêles
dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent
accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les
ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec
plaisir que l’homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi
heureuse que l’homme. La large rivière d’argent se déroule sous le
rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l’azur leurs bandes
de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voûte se
pose sur l’extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort,
sous les miroitements de ses ondulations paisibles, entre deux rangées
de coteaux, jusqu’à une colline où des bois de pins d’un vert tendre
descendent à sa rencontre, aussi gracieux que lui. Cependant la marée
monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous
le faible vent de la mer.