LES LANDES--BAYONNE

I

Autour de Bordeaux, des collines riantes, des horizons variés, de

fraîches vallées, une rivière peuplée par la navigation incessante, une

suite de villes et de villages harmonieusement posés sur les coteaux ou

dans les plaines, partout la plus riche verdure, le luxe de la nature et

de la civilisation, la terre et l’homme travaillant à l’envi pour

enrichir et décorer la plus heureuse vallée de la France. Au-dessous de

Bordeaux, un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va

s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert.

J’aime autant le désert.

Des bois de pins passent à droite et à gauche, silencieux et ternes.

Chaque arbre porte au flanc la cicatrice des blessures par où les

bûcherons ont fait couler le sang résineux qui le gorge; la puissante

liqueur monte encore dans ses membres avec la sève, transpire par ses

flèches visqueuses et par sa peau fendue; une âpre odeur aromatique

emplit l’air.

Plus loin la plaine monotone des fougères s’étend à perte de vue,

baignée de lumière. Leurs éventails verts s’ouvrent sous le soleil qui

les colore sans les flétrir. Quelques arbres çà et là lèvent sur

l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la

silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout comme un héron

malade. Des chevaux libres paissent à demi cachés dans les herbes. Au

passage du convoi, ils relèvent brusquement leurs grands yeux

effarouchés et restent immobiles, inquiets du bruit qui a troublé leur

solitude. L’homme n’est pas bien ici, il y meurt ou dégénère; mais c’est

la patrie des animaux, et surtout des plantes. Elles foisonnent dans ce

désert, libres, sûres de vivre. Nos jolies vallées bien découpées sont

mesquines auprès de ces espaces immenses, lieues après lieues d’herbes

marécageuses ou sèches, plage uniforme où la nature troublée ailleurs et

tourmentée par les hommes, végète encore ainsi qu’aux temps primitifs

avec un calme égal à sa grandeur. Le soleil a besoin de ces savanes pour

déployer sa lumière; aux exhalaisons qui montent, on sent que la plaine

entière fermente sous son effort; et les yeux remplis par les horizons

sans limite devinent le sourd travail par lequel cet

[Illustration: Vue prise dans les Landes. (Page 10.)]

océan de verdure pullulante se renouvelle et se nourrit.

La nuit est venue, sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des

points de flamme; tout l’air est rempli d’une lumière bleuâtre et

tendre, qui a l’air de dormir dans le réseau de vapeur où elle s’est

posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce

crépuscule, un bois marque confusément sa tache, comme un roc au fond

d’un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes

flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se

continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer

onduleuse, des bouquets d’arbres qu’on prendrait pour des nuages d’été,

tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses

nocturnes. L’esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve,

rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles et

font sur la terre un second ciel.

Voyage aux Pyrénées · 第 32 / 176 题