La _Douleur maternelle_, de M. Lanson, manque d'intensité.

Affaissée dans un fauteuil, les bras pendants, une mère contemple

avec l'œil fixe du désespoir, le cadavre de son nouveau-né étendu

sur ses genoux. De près l'expression y est, mais elle devient

douteuse de loin, et au lieu de la douleur, la face n'exprime

plus que la fatigue, elle semble sommeiller. Ce n'est pas là

_Niobé_, dont le mouvement est si expressif, qu'on ne s'aperçoit

que difficilement de la calme sérénité du visage. Malgré la

restriction que je fais sur l'insuffisance expressive de cette

terre cuite, c'est peut-être la meilleure contemporanéité du

Salon, et l'effort est louable d'avoir fait un pas dans le temps,

au lieu du reculon éternel des sculpteurs. M. Henri Cros est

peut-être l'artiste le plus lettré de ce temps; il a retrouvé la

peinture à la cire et au feu des anciens, et ressaisi le premier

le cautère d'Apelles. Sa connaissance du procédé antique, qui

s'affirmera en un livre magistral et prochain, se montre dans

un de ses envois qui est en pâte de verre; procédé perdu qu'il

a retrouvé. «M. Henri Cros, a dit Charles Blanc, s'est fait une

spécialité des bas-reliefs en cire coloriée, et cultive avec

grâce, avec délicatesse, ce petit domaine, province rétrocédée à

la sculpture, comme dirait le traité de Berlin.» Le bas-relief que

M. Henri Cros a envoyé cette année, représentant _la Peinture_,

une femme en buste qui tient une palette, est charmant; son buste

de terre cuite coloriée, une tête d'_Écossaise_ drapée d'un plaid

bigarré, est à la sculpture ce que le portrait de femme de M.

Desboutin est au Salon de peinture. La _Jeune Contemporaine_,

de M. Chatrousse, n'a pas une robe de coupe franche, et le vase

qu'elle tient, elle le porte d'une cheminée à une autre, dans

le logis cossu et prétentieux de M. Perrichon dont elle est la

fille.--C'est à Victor Hugo que nous devons ce macaque qui unit

à la crapulerie, le crime; car à tous les vices de son corps, le

_Gavroche_ ajoute le fusil de l'émeutier. Quelle singulière lubie

a eue M. Moreau-Vauthier de modeler ce jeune gorille parisien!

La _Cosette_ tenant sa poupée, de M. Bottée, est gentille au

moins. Lorsqu'on a trop de plaisir à voir une chose et qu'on

est aussi bon catholique que je le suis, il est très bon de

s'en aller aussitôt en voir une laide, pour ne pas tomber dans

l'épicuréisme absolu.... Là je me suis dit: mortifie-toi, mon

bonhomme. Et j'ai fait comme M. d'Aurevilly, je me suis mortifié

en regardant l'affreuse petite personne en bronze et assise de

M. Hippolyte Moreau. _Après le bain_, vous vous attendez à une

baigneuse, point; M. Lindberg a modelé un gamin scrofuleux qui se

frotte le dos avec une serviette. Le bas-relief de M. Charpentier,

l'_Allaitement_, n'a pas d'accent significatif. Une seule chose

gracieuse, la _Petite liseuse_, de M. Rech.

La cause de la contemporanéité n'est peut-être pas près d'être

gagnée, et ce sera un grand tant pis! pour notre temps qui passera

sans laisser de traces plastiques.

VIII

LA FEMME--HABILLÉE--DÉCOLLETÉE--NUE

Joseph de Maistre prétend qu'une religieuse en costume de chœur

est susceptible d'égaler esthétiquement n'importe quelle nudité;

et cela n'est point un paradoxe. Qu'on prenne la femme dans ses

deux états les plus caractérisés, la sainte et la fille; nul ne

niera que la pudeur de l'une et l'impudeur de l'autre ne soient

_doublées_ par la robe; et la robe n'est pas incompatible même

avec les pires exigences plastiques, témoins la _Femme caressant

sa chimère_ et la _Sainte au manteau_ du Musée de sculpture

comparée. Or, l'imagination peut faire le même travail de

_cristallisation_, dirait Stendhal, devant la robe sculptée, que

devant la robe réelle et habitée. Si les sculpteurs n'habillent

pas la femme, c'est qu'ils manquent de subtilité. Étrange effet de

la routine académique, dès que les artistes actuels ne font plus

la grimace antique ou la grimace Renaissance, ils tombent dans la

gravure de mode. Le mi-corps de M. Étienne Corot ressemble à un

patron du _Journal des demoiselles_, ce n'est plus un torse, mais

un corset.

Décolletés, la plupart des bustes de femme le sont, sans plaisir

pour le spectateur, aux quelques exceptions près que je vais

dire. La _Princesse William Bonaparte_, par M. Soldi, mériterait

des madrigaux. Pourquoi Mme Clovis Hugues n'a-t-elle pas son

costume provençal, le fichu arlésien, c'est le buste tout fait. La

_Mauresque_ et la _Juive_, de M. Guillemin, ont le tort d'être des

pendants, et le pendant a été inventé par le Bourgeois. _Mlle

Feyghine_, en Kalékaïri, commandé par M. le duc de Morny; les

plus jolies épaules tombantes portent le cou de la demoiselle

de M. Puech; M. Wallet, _Gersomine_ a un buste de toute jeune

fille, aux formes encore informes d'une acidité de fruit vert. Je

donnerais la pomme du buste à celui singulièrement éphébique de

Mme Berthon, si la _Pierrette_ de M. Maurice de Gheest n'était

pas si jolie dans sa modernité exquise, délicieusement raffinée,

si les jurys n'étaient pas voués au civisme. M. Hercule n'est

pas l'Alcide de la sculpture, mais sa _Jeune fille au bracelet_

appartient au nu franchement moderne; tout est cambré, les reins

et les seins, et aux genoux les jarretières ont laissé leur trace;

sur la nuque, les deux courtes nattes achèvent de préciser le

déshabillé de ce nu qui, surtout de profil, est agréable à voir;

au point de vue moral, il y a là du stupre.

La _Jeunesse_, de M. Carlès, est adorable du haut; la tête est

jolie, le tiré des cheveux pudiquement exquis, les bras minces

sans maigreur, la gorge très fine et haute, les plans du torse

harmoniques; mais au nombril le poncif commence et coule jusqu'aux

pieds. La pudiquement impudique _Captive_, de M. Ferville Suan,

dont le geste effarouché est si peu farouche, me rappelle cette

_Fellah_ de Landelle, juste assez dépoitraillée pour agacer sans

indécence et qui eut tant de succès.

M. Hiolle a le poncif opulent. Son _Ève_ callipyge a des secondes

joues excessives; c'est lourd et rond, et, quoique ferme, la chair

est épatée en largeur au point d'étonner. Dans la _Charmeuse_, de

M. Lami, les plis du bassin, le modelé du dos dans la _Source_, de

M. Rambaud, sont bien traités et fort intéressants. La prétendue

_Messaline_, de M. Brunet, malgré le réseau d'or de sa gorge,

n'est qu'un Clésinger manqué; dans cette donnée de _nundum

Satiata_, je signale la quatrième planche des _Sataniques_, de

Rops, comme la figuration corybantesque la plus intense. La

_Tentation_, de M. Lambert, en donnerait; une jeune fille se

hausse pour cueillir un fruit, c'est une étude sans poncivité.

M. Prouha a trouvé une idée plastique délicieuse: le _Passage de

Vénus_. Sur l'orbe du soleil, en profil courbe, est jeté un corps

élégant et souple; et la ligne des seins au ventre est peut-être

la plus suavement décorative de tout le Salon; il faut louer aussi

le mouvement de la figure qui est aérien et digne de ce maître des

formes féminines. _In somnis imperat caro_, telle est l'épigraphe

du _Rêve_; c'est le réveil, elle s'étire, tout énervée; mais la

promesse de l'épigraphe est loin d'être tenue. On pouvait tirer

plus de parti de ce mouvement, en tendant le buste et en faisant

remonter les lignes du bassin, ce qui est toujours suave à l'œil.

La _Canotière_ assise que M. le comte de Follin intitule _Plaisir

d'Été_, est gentille dans sa crânerie; c'est là une intéressante

contemporanéité, mais ce n'est pas encore l'Anadyomène moderne,

qui n'est pas près d'apparaître, non par faute d'écume.

J'ai disposé en diverses catégories le nu féminin, qui est la

partie la plus nombreuse comme la meilleure du Salon, mais

le mérite est diminué par le caractère physiologique de la

préoccupation sexuelle qui obsède physiquement les artistes comme

le public.

IX

LA SCULPTURE PITTORESQUE

Un mouvement du corps qui n'en exprime point de l'âme, ou du moins

point d'élevé, le _Danseur Napolitain_ de Duret par exemple, et

le _Vainqueur au combat de coqs_ de Falguière, tous les faunes

saltants de Pompéi appartiennent à ce genre inférieur au style, le

pittoresque. Il n'y est besoin d'aucune pensée et la Bourgeoisie

comprend tout de suite.

Il y a de la force dans le bronze de M. Desca: le _Chasseur

d'aigle_, qui a terrassé l'oiseau royal et lui jette une lourde

pierre. M. Fremiet a mis bien en selle son _Porte-falot_ du XVe

siècle, c'est élégant, et cependant cela ressemble à un grand

joujou. Le _Jeune Gaulois_ de M. Delhomme est inviril, et son

chignon mal tordu. La grosse pièce de M. Tony Noël, amplification

plastique, _uno avulso non deficit alter_; un guerrier tombé,

l'autre combat toujours, du Louis Carrache grossi et enflé. Le

_Vainqueur_, de M. Sanson, un type fellah, sans accentuation. Le

bronze à cire perdue de M. de Vasselot, _Ung Ymaygier du Roy_,

a l'accent Renaissance très heureusement prononcé. Le _Routier

à cheval_, de M. Tourgueneff, n'est pas le _Colleone_, mais de

sa suite. Pour qui a vu Venise et l'œuvre du Verrochio, l'éloge

suffit. M. Hugolin, dans le _Repos sur la charrue_, a donné une

fierté de pose toute guerrière à son Bouvier, qui, casqué, serait

un homme d'armes. Que dire du gamin napolitain de M. Catti qui

clopine en se tenant un pied; du _Porteur de palanquin japonais_,

de M. Fouques, et du _Bateleur_ comptant sa recette, de M.

Aldebert. Quant à M. Fossé, son _Bûcheron_ est une erreur, le

rustique est inadmissible en ronde bosse et Millet, sculpteur,

ne s'accepterait pas. Le _Charmeur de serpents_, de M. Fremiet,

est une fort jolie statuette, préférable à son _Porte-falot_. Le

jeune gamin de M. Vibert, qui joue avec de jeunes chats, intéresse

comme nu moderne. Le _Pitre au chien_, de M. de Chamellier, a

le mouvement juste et tournant. Ceci est l'inférieur; voici le

détestable.

X

LA SCULPTURE BOURGEOISE

La sculpture de genre est absurde, et deux fois absurde

l'éclectique jury qui la reçoit. Est-il décent d'exhiber les deux

grimaces de M. Yeldo, la _Chanson des vieux Époux_ et les _Deux

Bossus_? Ils sont trois qui ont pris le même motif plastique

à Florian; d'ordinaire, il y a à chaque Salon un _Aveugle et

Paralytique_; cette année, il y a progression, l'État a acquis

celui de M. Turcan, et tant pis, pour l'État. M. Ernest Michel

a gâché du talent, et beaucoup, à cette oiseuse illustration

d'une fable médiocre. Quant à M. Carlier, c'est un habile homme,

et s'il n'a pas l'imagination d'un groupe neuf, il a celle d'un

titre à l'ordre du jour: _Fraternité_. En somme, il n'y a là

que deux académies, l'une sur l'autre, très soignées et finies

d'exécution. C'est une pièce de palmarès au concours général

et qui, comme on devait s'y attendre, a obtenu une première

médaille, moitié civique et moitié de rhétorique: bon humaniste

et bon citoyen, M. Carlier est un sculpteur, un artiste, non. La

_Vieille histoire_, de M. Guglielmo, une femme du peuple à qui

sa fille tient un écheveau; quelle invention! et que cela ferait

bel effet au Pie-Clémentin. M. Ardisson a embourgeoisé le _Petit

Samuel_, de Reynolds. La _Sieste_, de M. Johmann, est nauséeuse;

un moutard endormi dans un fauteuil et dont la bouillie se répand.

Pouah! M. Manbach fait jouer à trois moutards l'_Huître et les

Plaideurs_.--_Ay! Ay!_ C'est M. Benlliure qui fait pousser ce cri

à un gamin dont un caniche happe le pantalon; le _Balcon andalou_,

de M. Susillo, plairait aux amateurs de M. Worms, et le _Baiser

maternel_, de M. Laporte, à ceux de MM. Laugée. Aux vitrines des

marchands, cela se voit; mais au Salon, on devrait être à l'abri

de semblables sculptures commerciales!

LES BUSTES

«Lord Byron qui était le plus grand poète et le visage le

plus beau de toute l'Angleterre, répugnait au buste, a dit M.

d'Aurevilly.... Nous n'avons plus de ces timidités fières, de

ces nobles craintes d'être au-dessous de l'idéal.» L'idéal! ils

s'en soucient bien! sculpteurs et bourgeois! Il n'est pas un

matelassier ou un avocat qui ne puisse avoir son buste, signé du

nom qu'il voudra. En Grèce, il en était autrement, et Alexandre

«se déguisait en Dieu,» comme dit Ch. Blanc, pour figurer pour

les statères. A Rome appartient le déshonneur d'avoir prostitué

le marbre au buste du premier consul venu. Les sculpteurs

d'aujourd'hui n'ont pas plus le sens esthétique que les avocats

le sens moral; et tout client leur est bon. Mais si le jury est

gâteux et admet le buste de M. Prudhomme, il n'aura pas de mention

ici. Je tirerai seulement de ce dépotoir de la bourgeoisie, les

iconiques qualifiés: M. Edgard La Selve, œuvre remarquable, de M.

Bastet; l'empereur _Alexandre II_, mort et vivant, d'une vérité

qui fait honneur au prince Romuald Giedroyc, mais qui fait honte

à la race Slave d'avoir des empereurs si laids. Voici M. de

Sainte-Beuve, surnommé Sainte-Bévue, et qui a une tête de chanoine

réjoui. M. Labiche n'existe pas, quoiqu'il soit de l'Académie, car

il est de la bourgeoisie, et Mlle Thomas n'ira pas plus à la

postérité que son modèle, alors même qu'elle se coifferait d'un

chapeau de paille d'Italie. Et dire qu'il y a des gens assez de

leur bourgeoisie, pour parler de M. d'Aurevilly pour l'Académie,

quand M. Labiche en est! Je copie un alinéa de son Salon unique

dans tous les sens du mot qui montre que rien n'a changé depuis

1872 à 1882. «Tel le compte des bustes-portraits pris dans les

hommes célèbres du temps qui viennent trouver le regard au

Salon... Ceux qui ne le trouvent point, leur insignifiance mérite

le silence. Après eux viennent les anonymes qui ne mettent pas

leur nom au livret mais leur nez dans la salle, et le passent au

_speculum_ du public.... Assurément ces anonymes font très bien de

n'avoir pas de nom. Figaro, en arrangeant son tribunal, disait:

«Et la canaille derrière.» Laissons donc la canaille des bustes

derrière nous.»

Dédaigner la canaille, c'est tout ce qu'on lui doit; mais la

bâtonner serait mieux et j'aurais le plus esthétique des plaisirs

à voir tous ces bustes difformes, réduits en morceaux informes,

et je bafoue de l'épithète d'industriels, tous les modeleurs de

bustes qui déshonorent la sculpture et salissent le Salon de

véritables ordures plastiques!

SALUT AUX ABSENTS!

A celui qui fait entendre ses voix à _Jeanne d'Arc_, qui élargit

jusqu'aux étoiles le geste auguste du _Semeur_, et sur le tombeau

de Jean Reynaud a exprimé admirablement l'_envolée_ de l'âme vers

Dieu; à Chapu, le premier sculpteur de ce temps, Salut!

A celui dont le _Courage militaire_ rappelle le _Piensiero_; qui

exalte le geste du précurseur encore enfant et criant dans le

désert; qui a trouvé l'allure de Mantegna dans sa _Méditation_, et

pris un _Chanteur_ à Lucca Della Robbia: à Paul Dubois, Salut!

A celui qui a retrouvé dans son David le ciseau de Donatello,

hardi sculpteur qui a crié dans la défaite, ce mot superbement

vrai, quand il s'agit de la fille aînée de l'Église: _Gloria

Victis!_ A Mercié, Salut!

A celui qui dompte les fauves; et du désert les jette dans l'art,

mugissants et formidables, au Barye II, qui n'a envoyé qu'un coq,

mais fier comme un brenn; à Caïn, Salut!

CONCLUSION

La Sculpture est la fille aînée de l'Architecture; selon la

hiérarchie et l'histoire, la peinture n'est que la cadette,

toute l'antiquité durant: même dans les temps modernes si elle

est venue à tout primer, ce n'est qu'en sortant des mains des

sculpteurs. Le ciseau de Nicolas Pisano creuse le premier sillon

de l'art italien; et l'école Florentine doit beaucoup aux peintres

orfèvres. En France, jusqu'au XVe siècle, nos peintres sont

ymaigiers et verriers, et la statue fut, après la cathédrale,

notre gloire. La Renaissance seule donne le pas sur la statue, et

le tableau l'a gardé, si ce n'est en droit, du moins en fait.

La critique a mis en circulation une fausseté manifeste, la

suprématie de la sculpture contemporaine sur la peinture. Il

est de notoriété que le niveau intellectuel de la majorité des

sculpteurs est bien au-dessous de celui des peintres, et tel

auteur d'une bonne ronde-bosse n'a qu'une âme de maçon et un

esprit de rustre. L'originalité plastique, plus difficile, je

l'accorde, est aussi d'une rareté bien singulière. Où sont donc

les sculpteurs originaux? Sont-ce MM. Dubois, Falguière, Mercié,

Chapu, Delaplanche, qui copient bel et bien les Italiens du XVe

siècle, et si évidemment que chacune de leurs œuvres rappelle une

œuvre florentine? Comme art, la priorité de la sculpture n'est

pas niable; comme artistes contemporains, je n'admets aucune

supériorité de MM. Chapu, Dubois, Falguière, Mercié, Delaplanche,

sur MM. Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Baudry, Hébert,

Rops, Jules Breton. Quant au niveau de l'école, je livre ces dix

points suivants à la méditation des compétents: 1º Statue vient

de _stare_, et un quart des statues sont hors de leur aplomb;

2º la chorégraphie et la pièce montée, dont l'_Immortalité_, de

M. Hector Lemaire, est le type odieux; 3º les reliefs-tableaux,

tableaux; 4º l'abus idiot de l'accessoire et le compliqué du

piédestal; 5º la fréquente inconvenance de la matière: ce qui est

très mouvementé en marbre, et ce qui est calme en bronze; 6º la

sculpture de genre qui est une profanation et un abrutissement; 7º

l'encanaillement du plâtre dans les bustes; 8º la suppression des

plans intermédiaires dans le modèle féminin; 9º l'emploi général

du praticien pour le marbre; 10º le manque d'individualité des

formes qui est obligatoire, hors du type.

Ces considérants incomplets, et que je n'ai pas la place de plus

amplement formuler, suffisent, ce semble, à réduire au paradoxe

l'assertion trop répétée de la préséance du ciseau. Cette opinion

singulière vient de la précision inéluctable du procédé plastique,

où les sophistications et les fautes grossières sont impossibles;

et, considéré au point de vue élogieux, dire que la plupart des

sculpteurs savent _le métier de leur art_, ne les monte pas bien

haut. On a rejeté le canon païen, ce qui est un progrès; quand

ces messieurs voudront bien sortir de Florence et du XVe siècle

pour revenir en France et au XIXe siècle, le progrès sera énorme.

Mais le voudront-ils? Carpeaux, un vrai maître, peut ne pas

leur sembler digne d'être suivi. Eh bien! qu'ils reprennent la

sculpture française du XIIIe siècle, qu'ils continuent notre art

autochtone, catholique, et qu'ils tâchent, je les en supplie, de

sauver dans leurs œuvres de demain quelque chose de la plastique

moderne. Elle existe; il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour ceux qui

les ont capables de voir; et de rendre les corps mêmes dont Balzac

et Barbey d'Aurevilly nous ont sculpté les âmes.

ARCHITECTURE

L'Architecture est le plus élevé et le générateur de tous les arts

du dessin; et s'il vient ici en troisième ligne, c'est que les

architectes d'aujourd'hui ne sont guère que des constructeurs, des

ingénieurs, des entrepreneurs de bâtisse. On ne sait plus faire

une église; on ne fait plus de palais, et, civile ou militaire,

l'architecture actuelle est une honte.

Depuis la Révolution, on n'a fait que des pastiches, c'est-à-dire

néant. Toutes les bâtisses de ce siècle violent les deux lois

hors desquelles il n'y a plus que de la construction incohérente:

1º Tout profil architectonique correspond à une idée et ne peut

être employé que pour un monument adéquat à cette idée, sous

peine d'absurde; exemples: l'architrave et la prédominance des

horizontales dans une église catholique, Notre-Dame-de-Lorette,

Saint-Augustin, la Madeleine. 2º Il faut qu'il y ait unité

harmonique entre tous les profils d'un monument; exemple:

l'incohérence du Casino de Monte-Carlo. Pourquoi les arcades

Rivoli sont-elles «bêtes» et celles des Procuraties, à Venise, et

des rues de Bologne, poétiques? A MM. les architectes de répondre,

s'ils le peuvent. Je constate le fait et je crois que le monument

étant d'esprit collectif ne peut plus naître dans une civilisation

où la bourgeoisie domine et où l'individualisme a pris toutes les

coudées possibles. Un archéologue anglais a qualifié d'«égoïste»

l'architecture contemporaine et l'épithète lui restera. Je

sais que l'architecture n'est pas seulement un art, c'est une

science; mais cette monographie est intitulée: _L'esthétique au

Salon_ et je n'ai à m'occuper que de l'art; aussi serai-je sur

l'architecture d'une brièveté choquante, aux yeux de plusieurs;

car il n'y a point d'art ici, ni d'artistes, mais des ingénieurs.

Depuis un siècle, il n'a pas même été question d'un style

nouveau; nul ne songe à cet irréalisable, et le pastiche

composite est la règle sans exception. Je comprends que pour les

églises, les hôtels de ville, on emploie encore l'architectonique

archaïque, puisque ces monuments ont relativement la même

destination que jadis; mais _novus ædium et rerum nascitur

ordo_. Un nouvel ordre de choses nécessite de nouvelles formes

architectoniques, ce semble. Les gares de chemin de fer devraient

être construites avec quelque originalité. Point. Jusqu'aux

théâtres, tout est copie composite; et que les Parisiens seraient

moins fiers de leur salle du Grand-Opéra, s'ils connaissaient

celle du théâtre Farnèse, à Parme!

J'ai consciencieusement considéré tous les châssis et je n'ai

vu que des bâtisses qui sont de _bonnes_ constructions, mais

nullement _belles_ et partant interdites à ma critique. Des

_mairies_, des _casernes_, des _lycées_, des _cercles_, des

_abattoirs_, des _écoles laïques_, ce sont des _utilités_ et ce

mot les juge.

Il y a bien une série de projets pour la reconstruction de la

Sorbonne, mais la critique en serait plus grande qu'intéressante.

Le théâtre de la Comédie-Parisienne, avec sa façade plate et

la bigarrure de ses briques émaillées, ne peut pas passer pour

un monument. M. Hans Mackart, le plus déplorable des peintres,

après M. Bouguereau, est un architecte extravagant au delà du

vraisemblable. Son _Palais_ n'est qu'un décor de féerie pour

l'Eden-Théâtre, mais même comme toile de fond cela ne serait que

baroque, tellement le mauvais goût en est prétentieux; Mlle

Prudhomme, qui a lavé beaucoup d'aquarelles et qui rêve d'épouser

un prince, doit rêver de ce palais si bourgeois dans sa pompe

sotte. En revanche, la _Façade de l'Exposition d'Amsterdam_ fait

le plus grand honneur à M. Motte. Cette décoration hindoue,

modifiée suivant le climat hollandais, est le meilleur châssis du

Salon, de beaucoup.

Après les ingénieurs, les décorateurs qui ne sont pas des

ingénieux. Les _Mâts de la place de la République_ ne porteront

pas bien haut la gloire de M. Mayeux et ce n'est point la peine

d'exposer cela.

Nombre de décorations exécutées à Paris, entre autres un Salon

Louis XVI, chez M. de Rothschild. Le reste de l'exposition

d'architecture n'est qu'une exposition d'aquarelles. Les _Vieilles

maisons de Laval_, de M. Diet, et deux cents autres, Clérisseau,

Hubert Robert et Panini.

Toutes les restaurations sont intéressantes, mais au point de

vue archéologique, et je le répète, je n'ai à m'enquérir ici

que de l'art vivant. Je mentionnerai toutefois, à cause de son

importance, le _Palais ducal d'Urbin_, de M. Masqueray, qui est

certainement le plus beau spécimen féodal du XVe siècle italien.

Restaurez, MM. les architectes, sauvez les monuments du passé pour

faire pardonner de n'en savoir plus faire.

CARTONS ET DESSINS

Oh! nous ne sommes pas ici à Hampton-Court et les deux seuls

cartons exposés sont loin d'être admirables. _La lutte pour la

vie_, de M. Villé, est d'un ingrisme plus qu'insuffisant, et

la composition est si obtuse qu'on n'en découvrirait jamais

le sujet: le livret consulté, on ne le découvre pas encore.

_L'Éducation de la Vierge_, de M. Drouillard, est loin des images

de piété de la Société de Dusseldorff; c'est mieux cependant

que les tableaux religieux ordinaires. M. Froment, bien connu

des lecteurs de l'_Artiste_, a ici le plus gracieux dessin, les

_Grâces enseignant_. La _Jeune fille_ rêveuse de Mlle Beaury

Saurel, excellent fusain. M. Élie Laurent, dans ses _Jeunes filles

regardant des gravures_, a trouvé des robes hésitantes entre le

moyen âge et nos jours, d'un grand charme. L'étude de tête de

femme empanachée, de Mlle Poitevin, a de la saveur, et M.

Desportes a une tête de jeune fille d'un accent tout printanier;

mais le meilleur portrait est celui de Maurice Rollinat, le poète

des _Névroses_ et bientôt de l'_Abîme humain_.

L'illustration de l'_Enfer_ qu'expose M. Hillemacher est une œuvre

importante; mais je ne conçois pas qu'une autre ligne que la ligne

florentine puisse paraphraser le Dante, cet Homère catholique

plus grand que l'autre.--Le trait caractérisé des Léonard, des

Michel-Ange est mort à tout jamais, et en comparant par la pensée

le moindre dessin du XVIe siècle, les études de Bandinelli que

l'_Artiste_ a publiées, par exemple, on sent que nous avons beau

nous faire illusion, nous sommes horriblement inférieurs au

moindre maître du XVe siècle. Toutefois les deux dessins de M.

Laurens, le _Tonsuré_ et _Mérowig en prière_, sont fort beaux, et

bien supérieurs à ses tableaux; cette illustration sera vraiment

hors ligne.

MINIATURES

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 16 / 17 段