Vénus_, c'est de la Carracherie; mais il y a encore des gens qui
croient aux Carrache. Le buste de _Flore_, de M. Osbach, est d'un
joli rire. Le torse de la _Poésie lyrique_, de M. Dumilatre, est
d'une finesse exquise, mais choquante pour les jambes, que les
draperies font trop fortes, et puis que M. Dumilatre ne connaît
pas le sens du mot: lyrique. Le génie du _Regret_, que M. Leduc
assied, pleurant, le bras autour d'un médaillon, est d'une bonne
posture. L'_Ondine de Spa_, de M. Houssin, rentre dans le tableau.
La _Misère_, sous les traits d'une affreuse sorcière, crispe ses
doigts pointus sur le corps du génie qu'elle a vaincu. Cela n'est
point vulgaire, l'exécution a du nerf, et il faut savoir gré à M.
Ponsin Andahary de son intention d'être intense. Un geste vraiment
fort beau est celui de l'_Aurore_, de M. Rambaud. C'est une
plastique noble et un des meilleurs mouvements du Salon, d'autant
qu'il exprime bien son sujet.
_Titania_, l'amante d'Obéron, cette nymphe d'une modernité
insuffisante, Shakespeare ne la reconnaîtrait pas! Le mouvement
par lequel elle agace, avec une brindille, de petits génies, est
gracieux; gracieuses aussi ses jambes, quoique le ventre soit
de Calisto. Mais voici de l'accessoire, dans des rocailles, des
petits génies. Décadent!--La _Peau d'Ane_, accroupie et pétrissant
le gâteau, de M. de Gravillon, est joliment callipyge; les cuisses
ont de la fermeté et c'est là un des plus gracieux corps de
femme, et il faut qu'il le soit, pour faire pardonner ce que M.
de Gravillon appelle son _Tombeau_. Un génie à quatre pattes, sur
un pupitre, écrit des noms; dessous le pupitre, M. de Gravillon
_in naturalibus_, et ayant pour oreiller un moulage de la _Vénus
de Milo_. M. de Gravillon, qui a fait un livre très spirituel, la
_Malice des choses_, doit comprendre qu'il n'est pas permis à un
sculpteur de prendre un pareil oreiller; c'est une profanation!
La _Nuit_, de M. Paul Vidal, élève un croissant au bout de ses
doigts, assise sur le globe, avec flocons de nuages et Amours
assortis: Décadent!--La _Fée_, de M. Saint-Germain, est svelte,
mais ce berceau qu'elle touche de sa baguette est un accessoire de
tableau: Décadent!
M. Puech sort de l'ordinaire. Sa _Dernière vision_ est une étude
intéressante de jeune fille amaigrie et alanguie par la maladie;
l'expression du visage extasié a de l'accent. La _Virginie rejetée
par les flots_ de M. Ogé n'aurait pas déplu à Bernardin de
Saint-Pierre, mais qu'aurait pensé Macpherson de l'_Ossian_ de M.
Vidal, buste qui hésite entre le Druide et le Fleuve? M. Chéret
se moque de la statique, or la critique, qui est la statistique
de l'art, ne peut pas laisser passer impunément ces deux bronzes,
la _Nuit_ et le _Jour_, dont la tête est entourée d'amours
aériens. L'aérien n'est pas admissible en statue, et c'est un
singulier essor que celui qui soulève les sculpteurs hors des lois
mécaniques.
M. Darbefeuille est plus optimiste que clairvoyant, il se figure
l'_Avenir_ sous les traits d'un éphèbe assis, svelte et fier,
et qui appuyé sur l'épée, tient le livre: Force et Pensée; beau
rêve de bronze, mais rêve. La Pensée est tuée puisqu'elle est
niée; la Force, sans la Pensée, est aveugle et l'_Avenir_ de
M. Darbefeuille ne ressemble point à celui des races latines,
qui brisent la croix latine, leur unique et certain palladium.
L'avenir de la sculpture poétique en particulier est facile à
prévoir... mais Harpocrate fait signe qu'il faut se taire!
IV
LA SCULPTURE PAIENNE
Ils ont honte et se dissimulent, les païens; ils titrent leurs
ressassements de rubriques poétiques; ils s'ingénient à se glisser
dans une autre catégorie et je ne prendrai pas la peine de les
démasquer: le paganisme dans l'art moderne, c'est le gâtisme, et
cette déclaration suffit à l'intégrité de l'esthétique.
Longus a inspiré la seule païennerie du Salon qui soit charmante.
Assis, et leurs jeunes membres nus délicatement embrassés, ils se
baisent colombellement; et ce baiser qui n'est pas encore à la
Catulle, mais qui va le devenir, est charmant à voir; je dirais
à entendre s'il n'était pas sourd, comme tout bon baiser doit
être. Ah! M. Guilbert est un habile homme, de même qu'un habile
sculpteur. Le moyen de faire la moue et de froncer la lèvre, à
l'aspect de ces lèvres qui balbutient le baiser, la seule caresse
qui soit plastique, et la seule plastique qui fasse jeter au
loin la branche de houx. Ce n'est qu'un baiser, ce groupe, mais
un baiser, c'est beaucoup plus que tout, de certaines lèvres, à
certaines heures. Il est plus glorieux de se casser les bras à
tendre l'arc d'Ulysse, que de n'oser y toucher, et si M. Injalbert
s'est trompé, du moins l'erreur est hardie. Son _Titan soutenant
le monde_ est une conception qui l'a écrasé comme elle écrase le
Titan. D'abord une boule, même énorme, sera toujours d'un diamètre
appréciable et dès lors ne donnera plus à l'œil l'impression du
globe. Ensuite, l'herculéisme en mouvement, la tension nerveuse
de tout un corps n'est d'ordinaire que poncive ou admirable; M.
Injalbert est plus près du second adjectif que du premier mais au
lieu de son Titan, que n'a-t-il fait le _Christophore_? Un géant
écrasé par le poids d'un enfant; voilà qui étonne le crétinisme
moderne. Mais quel beau thème pour un Michel-Ange que ces vers de
Théophile Gauthier, sur le _Saint Christophe d'Ecija_:
Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules
La corniche du ciel et les essieux des pôles,
Mais je ne puis porter cet enfant de six mois
Avec son globe bleu surmonté d'une croix;
Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde,
L'Enfant prédestiné, le Rédempteur du monde;
C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain:
Un tel poids fait plier, même un géant d'airain!
La _Nymphe menaçant un Faune_, de M. Steuer, est charmante.
Courbée dans une jolie pose, elle tire l'oreille d'un tout jeune
chèvre-pied qui se traîne et crie, car elle menace des ciseaux
qu'elle tient les oreilles pointues du jeune faune. La plastique
de la nymphe est d'une saveur moderne charmante et originale, ce
qui est le grand point.
M. Félix Martin aime Virgile, comme Dante, et le traduit en marbre
non dantesque; il a choisi l'instant où le divin chanteur s'étant
retourné, contre sa parole, Mercure ramène Eurydice aux enfers;
comme son homonyme Henri Martin, M. Félix Martin a fait un tableau
de son sujet, qui est analogue à celui de la première médaille,
et non seulement un tableau, mais une pièce montée; les trois
corps de Mercure, Eurydice et Orphée s'enlèvent assez confusément
les uns sur les autres; il y a enchevêtrement de membres et pour
étoffer le socle, Cerbère avec ses trois têtes; M. Félix Martin a
oublié le rocher, le tonneau, la roue et autres accessoires. Cela
est tellement antisculptural, que je ne veux pas voir les qualités
d'exécution qui, du reste, appartiennent au praticien.
Certes, la _Diane et Endymion_, de M. Damé, est un groupe
gracieux; Endymion dort d'une façon réelle et poétique et le corps
de Diane est beau; mais ce croissant qui fait un fond aux figures,
mais cette draperie agitée par le vent, qui fait équilibre et
pondère à gauche la courbe aérienne de la déesse et sans laquelle
rien ne tiendrait à l'œil, tout cela est décadent et l'effet, dont
je ne nie pas le charme, est obtenu par des sophistications de
sculpture inacceptables.
Si M. Coulon peut m'expliquer la statique de son groupe, _Flore
et Zéphire_, je consens à dire le Bernin et M. Bouguereau grands
peintres! M. d'Épinay fait danser _Callixène_ avec assez de
morbidezza, mais la tête est banale et le mouillé de la draperie,
quoique bien venu, est un artifice qui plaît trop aux bourgeois
pour que je le loue. La _Castalia_, de M. Guillaume, est du poncif
_rond_ le plus blâmable; plastiquement, c'est la redite des
redites. Le _Persée_, de M. de Vauréal, est violent sans force; le
mouvement qu'il fait pour ramasser la tête de Méduse n'a rien de
triomphant. Dans son panneau de bois, la _Toilette de Vénus_, M.
Vauthier a retrouvé quelque chose du Primatice, ce patricien de la
ligne décadente.
Adorables et fous et se donnant la main, l'_Amour et la Folie_,
de M. Cordonnier, courent et, ma foi, on les suivrait bien plutôt
que la _Vérité_, de M. Pallez, qui est niaise. Je suis marri de
parler argot, mais si le coup de ciseau était noble, mon mot le
serait aussi; c'est bébête, comme dit Hugo dans sa _Légende des
Siècles_. Béatement nulle, cette _Vérité_ n'a de bien que son
puits; mais un puits n'est permis que pour un tableau. La _Source_
doit cacher son urne, dit Joubert, et j'ajouterai, la _Vérité_
son puits. Accessoire veut dire impuissance d'expression. La
_Charité romaine_, de M. Boucher, est un bronze écœurant de ce
sujet incestueux, où une fille donne le sein a son frère. Vu par
le soupirail d'une prison, ce doit être sublime; mais ici exposé,
c'est nauséeux.
M. Marioton a fait un _Diogène_ presque tragique; il ne faut
toucher aux types que pour les accentuer dans leur sens
traditionnel, comme l'a si bien compris M. Etcheto, pour son
_Démocrite_.--M. Ottin ignore que pudeur et impudeur sont deux
créations chrétiennes, et que _Campaspe se déshabillant devant
Apelles_ doit avoir le geste de dénudation plus net. M. Runeberg
joue à l'Albane; deux Amours, dont l'un pique l'autre d'une
flèche, en se laissant verser du vin à son tour, figurent l'_Amour
et Bacchus_ pouponnisés; c'est ingénieux, mais la Bourgeoisie
risque de s'y plaire. _Cupidon_ eût manqué au Salon, et M.
Marqueste l'y a envoyé dans la posture ronsardisante d'un archerot
agenouillé qui décoche un trait.
La _Psyché_ de M. Saint-Jean est digne de remarque, et la nymphe
_Écho_ de M. Gaudez, qui court, la syrinx à la main, est une jolie
traduction plastique du _Galatea fugit ad salices sed cupit ante
videri_. Mais il y a des Galatées ailleurs que sous les saules, et
Carpeaux, ce Michel-Ange «raté», nous les a montrées, échevelant
leur danse et narguant l'Olympe, ce rocher de Sisyphe de la
grimace antique, que les artistes de tous les peuples font rouler,
de gaîté de cœur, damnés volontaires de l'imitation absurde, et
singes heureux de singer.
V
LA SCULPTURE HISTORIQUE
La preuve que la dénomination de peinture d'histoire est fausse,
c'est qu'on n'a jamais dit sculpture d'histoire; et cependant elle
existe, et a raison d'exister, car elle n'est pas susceptible de
tomber dans l'Horace Vernet, ce pioupiou de la peinture, ni dans
le Delaroche, ce Bouchardy correct.
Je me hâte d'autant plus de rendre justice à l'habile bas-relief
de M. Dalou, que je vais avoir à critiquer son haut-relief,
tout à l'heure. Vraiment, cela est bien, non seulement au point
de vue technique, mais aussi comme compréhension historique.
Toute la scène a lieu entre deux nobles, entre deux marquis: le
marquis Riquetti de Mirabeau et le marquis de Dreux-Brézé; l'un
a le génie, l'autre la grâce, et M. Dalou a rendu là un hommage
à l'aristocratie qui pour être inconscient n'en est pas moins
méritoire. J'avertis toutefois M. Dalou que l'esprit de son relief
est antirépublicain et que si j'étais Jacobin je le déclarerais
suspect d'attachements aristocratique sur cette seule pièce.
Mirabeau, ce noble qui avait besoin d'activité et qui s'en est
donné où il a pu, n'est pas facile à bien piéter, et M. Dalou
s'est tiré de cette difficulté, à son honneur. Quant à M. de
Dreux-Brézé, il est exquis, oui, exquis; d'une pureté de race,
d'une élégance de maintien, d'un dédain et d'un calme admirables:
M. Dalou s'en est-il rendu compte? Ce marquis écrase l'Assemblée.
Il est couvert; ils sont nu-tête; il a canne, ils ont les mains
vides et grosses et boudinées et rouges, je parie; il est calme
enfin, ils sont soulevés. Je ne connais pas, hors des Van Dyck de
Windsor et de Gênes, un gentilhomme plus gentilhomme, un marquis
plus marquis que ce marquis; le Dreux-Brézé de M. Dalou est un
chef-d'œuvre de désinvolture et aussi un hommage au faubourg
Saint-Germain; et quoiqu'il ait eu sa grande médaille civique, il
mérite plutôt le cordon de Saint-Louis, et je l'attribue, en idée,
à sa poitrine démocratique.
Si M. le marquis de Dreux-Brézé n'écrasait pas l'Assemblée
entière, on verrait, et un critique doit le voir, qu'il y a là
deux mérites à signaler, d'abord l'observation très exacte des
lois perspectives; ensuite un grand soin de la ressemblance
historique dans les têtes, toutes bien étudiées et sur lesquelles
on met facilement les noms. Mais on ne voit dans ce bas-relief
qu'un adorable marquis, et dans ce marquis on trouve l'inspiration
de ces vers de Musset:
Reine, reine des cieux, ô mère des amours,
Noble, pâle beauté, douce aristocratie,
Fille de la richesse!... O toi, toi qu'on oublie
* * * * *
As-tu quitté la terre et regagné le Ciel?
Nous te retrouverons, perle de Cléopâtre!
Et nous la retrouvons, en effet, splendide et victorieuse par la
grâce, jusque dans ce bas-relief républicain!
Voici toute une cohue de statues: _Flandrin_, _Ingres_, _Bailly_,
etc.
Le _Hoche_, de Clésinger, comme son _Marceau_ qui est à
l'extérieur du Palais, devant la porte de sortie, sont deux
œuvres, fières, vivantes, et romantiques, ce qui sous ma plume
est l'adjectif le plus glorieux. _La Mort de Britannicus_ de M.
Paul Chopin n'est qu'une étude, mais bonne. Quant à l'absence de
mouvement que Mlle Delattre a baptisé _Sophocle_, ce n'est
qu'un jeune drapé et assis. M. Kossowski a représenté Bernard
Palissy mettant une bûche dans un four; le geste par lequel il se
garde de la réverbération est d'un grand naturel et c'est là la
pièce la plus sincère du Salon, comme rendu.--Le _Vercingétorix
devant César_, de M. Peyrolle, n'est qu'un brenn, non le Brenn
des Brenn. Assez fièrement piétée, la _Jacqueline Robins_ de M.
Lormier est surtout d'intérêt local pour Saint-Omer. La _Bianca
Capello_ de M. Ferville Suan n'est pas admissible, quand on
connaît celle de Marcello; M. Caravaniez a fait un pastiche moyen
âge avec son _Anne de Bretagne_; pour finir, un contemporain
glorieux, le _Général Chanzy_, couché et enveloppé dans le
drapeau.
VI
LA SCULPTURE CIVIQUE
Ici, l'on s'appelle citoyen; la chlamyde est une carmagnole, et
le moindre bonnet phrygien: sans ambages, il s'agit bien plus
de politique gouvernementale que d'esthétique. Aussi les Revues
devraient laisser cette partie de la sculpture aux journaux
politiques, si la critique n'était pas tenue de suivre l'art
jusqu'en ses aberrations et le jury jusque dans ses démences.
Qu'on ait médaillé la _Séance du 23 Juin_, soit; mais englober
dans cette récompense un ouvrage qui viole les lois essentielles
de la plastique, voilà qui ne peut se supporter; et puisque le
jury est _si jury_ que cela, il faut lui faire honte; car c'en est
une que la jaculation des gens du métier devant ce haut-relief.
_La République!_ le titre promet la virago de Rude, ou la
_Matrona potens_ de Barbier; et quoique cette promesse ne soit
pas de celles irréalisables, M. Dalou n'en tient pas l'ombre. La
République est absente de cet ouvrage qu'elle dénomme. En son lieu
et place s'embrassent deux académies; le vrai titre serait donc
le _Baiser de paix_; mais foin d'une réminiscence catholique! M.
Dalou, mameluck de M. Renan, écho de Pierre Dupont, s'est inspiré
de la mirlitonnade suivante:
La République régnera
Sur tous les peuples; et la terre
Dans la paix se reposera
De cinq ou six mille ans de guerre!
M. Dalou est un sculpteur abstrait; il représente la République
par sa prétendue conséquence sociale et le troisième mot de sa
devise: _Fraternité_.
M. Dalou est-il élève des Jésuites? il est du moins élève des
sculpteurs jésuites, et ce haut-relief n'est qu'un retable
d'église jésuite du XVIIIe siècle, à Rome. Je défie qu'on le nie!
Or, les retables jésuitiques du siècle dernier sont des tableaux
au ciseau; ce qui est la pire aberration de la sculpture, et la
décadence au-dessous de quoi il n'y a rien. M. Dalou a-t-il voulu
copier Rubens? Il n'y a pas une attitude, un membre, un pouce de
modelé qui ne soit pris à la galerie de Marie de Médicis. Donc, ce
haut-relief est un _tableau jésuité_ XVIIIe siècle, et aussi un
pastiche des Rubens, ce qui rogne un peu la médaille d'honneur?
mais voyons la composition.
De la Place Navone, M. Dalou calomnie les retables de ses
prédécesseurs qui ont toujours une figure principale, un centre
qui est à la fois celui de l'intention et du mouvement plastique;
c'était bon dans l'ancienne sculpture et M. Dalou a changé tout
cela. La _République_ ne se tient pas, elle est faite de quatre
pièces ou morceaux. Premier morceau, les deux académies qui
s'embrassent; second morceau, buste de garibaldien, avec bras en
l'air, tête et chapeau Bolivar vu de profil; troisième morceau,
filles phrygiennes volantes; quatrième morceau, petit génie. Entre
ces quatre morceaux, il y a trois trous, bouchés de la façon
suivante: premier trou, entre les filles volantes et le buste de
garibaldien, relié par un _paquet_ de drapeaux; deuxième trou,
entre les filles volantes et les académies, génie avec des fleurs,
pour créer une pondération factice au côté gauche; troisième
trou, sous les pieds des deux académies, tous les accessoires
d'un drame militaire au Cirque impérial. Ces quatre morceaux
et ces trois trous, je ne les invente pas, la vérification est
simple à faire; et il en sortira pour tout esprit non obscurci
par le civisme, que la composition n'est que confusion, car la
scène n'est pas double, comme dans la _Transfiguration_, elle est
triple; le braillement de droite, l'embrassement du milieu, et la
chorégraphie d'en haut. Et dans un haut-relief qui représente la
République, des anges sont une inconséquence, et M. Dalou en a
mis. Il est vrai qu'ils viennent de l'Eden-Théâtre, ces anges-là;
et il est absolument surnaturel que les filles en bonnets
phrygiens de M. Dalou fassent un plein air, à l'instar des anges
que Delacroix lance sur Héliodore. _Je t'en ai dit assez pour te
tirer d'erreur_, public! et je ne m'acharnerai pas. Seulement, je
proteste, au nom de la sculpture jésuitique, que le XVIIIe siècle
n'a pas eu de retable pareil, et qu'aucun élève de l'Algarde
ou de l'Ammanato n'a atteint ce degré d'erreur. Il n'y a point
d'inconvénient à ce qu'un peintre peigne au ciseau: la Sixtine
est là pour le démontrer. Mais il est désastreux qu'un sculpteur
sculpte au pinceau, et le _haut-relief-tableau_ est un _crime_ de
_lèse-sculpture_! M. Dalou a fait pis que de pasticher Corrège
comme le Bernin, il a imité Rubens, le maître le plus opposé aux
lois plastiques.
Je n'ai pas à examiner l'habileté d'exécution; je ne la nie pas,
du reste, elle est éclatante; mais toi, vieux Buonarotti, Moïse de
la sculpture, tu savais que le _tableau sculpté_ est la mort de la
statuaire et tu aurais jeté ton ciseau devant ce plâtre hérétique
aux Normes.
Je ne cite que par pure malveillance, afin que la maladie civique,
déjà si répandue, ne fasse pas de nouvelles victimes.
Dans un vaudeville imbécile, _Bébé_, un professeur de droit trouve
ingénieux de faire chanter les articles du Code à ses élèves, sur
des airs connus. Actuellement, il y a un groupe d'artistes (?)
qui illustrent les articles du Code: _la Loi enseignée par les
yeux_ ou la sculpture _légale_. Voici l'_Instruction obligatoire_;
une jeune fille dévêtue, nu-jambes, la chemisette plaquant aux
seins, représente la Loi; et comme elle a l'air d'être facile à
violer cette jeune fille, M. Lesueur ne produit pas l'effet qu'il
cherche. Elle entraîne un mioche, pieds nus, cartable au dos et
qui se frotte l'œil du coude. Si l'on forçait les sculpteurs au
grand art obligatoire, je crois que M. Lesueur pleurerait plus
fort que son mioche. M. Frette intitule _Éducation militaire_ la
statuette d'un collégien du bataillon scolaire appuyé sur son
fusil; il est crâne, il est gentil; mais ce n'est pas Chérubin.
Les ouvriers de Bar-le-Duc doivent avoir bonne paye, car c'est
de leurs deniers qu'ils élèvent par les mains de M. Croisy une
statue à M. Bradfer, beau nom, beau torse entouré de l'écharpe
municipale, mais aux habitants de Bar-le-Duc à dire le reste.
_Le représentant Baudin tué sur la barricade_, signé Printemps.
M. Printemps devrait savoir que la ronde bosse n'admet que les
mouvements accomplis et statiquement vraisemblables. Le personnage
fatigue l'œil, il tombe et cependant il ne tombe pas, debout et
le torse en arrière. Cela est physiquement inadmissible. Le petit
_Barra_ est le Benjamin des artistes citoyens, voici son buste; à
la peinture, il y a sa mort. M. Turquet doit avoir la conscience
forte pour porter toutes les toiles et tous les plâtres qu'il a
fait commettre.
_Le porte-drapeau du bataillon scolaire_, pour pendule bien
pensante et dans le mouvement, par Mme Cailleux. D'une autre
dame, Mme Thomas, d'une belle allure, un _Cuirassier en
vedette_. Troisième _Bataillon scolaire_, de M. Ledru; le gamin
étudie sa leçon en tenant son fusil. Monsieur Ledru, une question:
Sculptez-vous l'arme au bras? Non, eh bien! donnez les étrivières
à monsieur votre fils s'il s'avise de manquer de respect à Homère,
au point de le lire en faisant l'exercice. L'_Alsace et la
Lorraine_, de M. Champigneulle, vaut mieux que le tableau romance
de M. Jean Benner. Sans numéro, partant sans nom d'auteur, une
tête colossale de _Danton_ qui montre bien que le héros de la
Terreur relève non de l'histoire, mais de la pathologie aliéniste.
Voici Marat, cette brute hideuse, ce Minotaure dérisoire,
accroupi, crasseux, puant, ignoble. Et voilà que la politique,
pour un peu, viendrait ici encanailler l'esthétique, comme elle
encanaille le Salon. M. Gourgouilhon a envoyé un plâtre dont il
faut conserver la mention à l'histoire des ridicules de ce temps:
un poupon a quitté le sein de sa nourrice pour saisir un sabre
de bois; c'est intitulé: _Qui vive!_ et la Bourgeoisie mettra
cela sur ses cheminées. Tout ce patriotisme ridicule aurait mieux
sa place ailleurs qu'au Salon; le patriotisme d'un sculpteur,
c'est de faire de la haute sculpture, et toute cette série est du
dernier détestable: gâchage de plâtre, gâtisme d'esprit, _Turquet
duce_.
VII
LA CONTEMPORANÉITÉ
Elle est possible! Le «Chahut» de Carpeaux, les têtes de
_Désespérés_ de M. Carriès le prouvent. La _Dame au pantin_, le
_Bout du Sillon_, de Félicien Rops, pourraient être hardiment
transportés en ronde bosse, et Pradier qu'on vilipende,
ces temps-ci, avait trouvé, dans sa _Poésie légère_, du nu
contemporain. Malgré le mot qu'on attribue tantôt à l'austère
Sigalon, tantôt au bouillant Préaux, il vaut mieux aller à
Bréda qu'à Athènes, parce que, à Bréda, il y a du neuf quoique
inférieur; tandis que, à Athènes, il y a le Minotaure-Poncif qui
dévore les originalités. Charles Blanc a répété, toute sa vie
durant: «En dépit de tout, la sculpture est un art païen.» Il
oubliait Michel-Ange; il ignorait les primitifs de la sculpture
française, comme il ignora longtemps les primitifs de la peinture
italienne. Exigences respectives observées, la sculpture
n'est-elle pas susceptible d'un Delacroix, d'un Gustave Moreau,
d'un Rops? et si la contemporanéité est trop étroite pour la
plastique, la modernité renferme les éléments d'innombrables
chefs-d'œuvre. Est-ce qu'Hamlet ne serait pas le sujet d'une
statue, comme Œdipe, et le débardeur de Gavarni n'est-il pas
plus intéressant que les éternels chèvre-pieds? Mais, l'œil des
sculpteurs est hypnotisé sur l'antique, et les lamentations
oiseuses.