et la subtilité, nées catholiques et latines, vivront tant qu'il
restera un artiste latin. Hélas! ce n'est pas dire bien longtemps,
peut-être. On veut effacer le _Gesta Dei per Francos_; mais qu'on
y prenne garde! Tout se tient dans cette formule fatidique, et les
deux premiers mots effacés, les deux autres s'effaceront aussi,
et ce sera le plus grand deuil que la mémoire humaine ait jamais
porté. Mais il est un art qui gardera toujours, dans l'histoire
française, cette devise splendide: la sculpture. C'est au siècle
des croisades que les plus belles statues du monde moderne sont
sorties de la pierre des porches, et c'est devant ces porches
qu'il nous faut aller étudier la tradition nationale du grand art.
Et que ce soit, comme disait Massillon, le fruit de ce discours!
En voici l'amertume! le mot le plus infamant du vocabulaire
humain, le mot qui est négateur de l'art, je l'écris au fronton du
Salon de Sculpture: _Matérialisme!_
I
LA SCULPTURE CATHOLIQUE
Elle est honteuse pour la foi qu'elle blasphème; elle est honteuse
pour l'art qu'elle nargue; elle est honteuse pour la France
qu'elle ravale dans le plus grand de ses prestiges! Et ces trois
hontes retombent sur le clergé, qui n'est plus une clergie et qui
ne veille pas _à la beauté_ du culte, comme si la Beauté n'était
pas, avec la Bonté et la Vérité, l'une des trois manifestations
de Dieu; elles retombent aussi sur les laïques qui ne voudraient
pas mettre en leur antichambre les ignobles statues coloriées
devant lesquelles ils s'agenouillent à l'église; elles retombent
enfin sur ces bazars d'objets de piété qui règnent autour de
Saint-Sulpice et que l'indignation saccagerait demain, si les
catholiques étaient artistes!
A la peinture, il y a deux tableaux qu'on peut qualifier du beau
nom de catholiques, le _Saint Julien l'Hospitalier_, de M. Aman
Jean, et le _Saint Lievin_, de M. Vanaise; ils sont dignes du
musée du Luxembourg, je dirais plus, d'une église, si les églises
actuelles n'étaient pas profanées par toutes les vilenies idiotes
et poncives d'un art de marguillier. A la sculpture, il y a en
matière catholique: zéro. Première consolation aux navrés de la
peinture!
Pour ne point paraître obéir à une boutade, j'étudierai sans
exception toutes les pièces de ce procès en triple sacrilège
que j'instruis contre les sculpteurs. La plus grosse est une
_Décollation de saint Denis_, qui nous vient de Rome. Dans un
groupe, l'_intérêt_ doit porter sur le héros, et ici le héros
c'est le saint. M. Fagel l'a sacrifié au bourreau qui tient
l'évêque entre ses jambes littéralement, si bien que, dans ce
martyre, le martyr n'est qu'un accessoire, pour légitimer le geste
de ce grand diable d'homme vulgaire, qui n'est qu'une académie,
qu'un mouvement, lequel n'en fait naître aucun en moi, si ce
n'est de blâme. M. Fagel s'est embarrassé de la dalmatique de
son évêque, qui en est réduit à l'état de chappe mannequine,
car la tête de l'auguste vieillard... la tête, la vraie, celle
qui n'y est pas sur cette dalmatique et qui devrait y être, je
l'ai rencontrée encanaillée parmi les bustes et signée Carriès.
C'est bien une face mystique où l'âme a timbré le visage, suivant
le beau mot de M. d'Aurevilly; plastiquement, c'est une des
remarquables études d'émaciation que je connaisse, en dehors de
la sculpture espagnole, si inconnue en France et si admirable,
qui seule a su joindre et mêler à la réalité du trompe-l'œil
effroyable, le plus violent sentiment chrétien. M. Carriès _sera_,
et je l'annonce hardiment comme devant donner des œuvres modernes
et intenses. A la suite d'un voyage en Hollande, où il s'éprit
de Franz Hals, il exécuta un buste évocatoire aussi merveilleux
que son autre de Velasquez; faites d'admiration, ces têtes sont
bien près d'être admirables, et sa série de bustes intitulés les
_Désespérés_ sont d'un art _neuf_; ce simple mot vaut bien des
éloges longuement phrasés.
Passons de ce qui singe la force à ce qui singe la grâce, de
M. Fagel à M. Lombard. Celui-là décorera des oratoires dans le
noble faubourg; il plaira aux femmes du monde qui se connaissent
en statues comme en hommes et qui poussent des gloussements
admiratifs devant son relief de _Sainte Cécile_, où elles
reconnaissent, avec raison, un talent à la Dubuffe fils qui, l'an
dernier, exposait un grand panneau où était une _Sainte Cécile_,
faubourg Saint-Germain. La sainte de M. Lombard n'est qu'une
demoiselle de bonne maison qui joue du piano, non la patronne de
la musique. Accoudé au clavecin, un gamin de onze ans, qui n'est
pas plus un ange qu'un amour, mais un petit voyou sentimental,
tout nu. Un chérubin n'est qu'un poupon, mais un gamin de onze
ans est un petit homme. Jamais, hormis Michel-Ange, on n'a osé
l'ange même de onze ans, tout nu, et non par pruderie, mais parce
qu'un ange n'étant ni jeune homme, ni jeune fille, il faut le
réaliser par un androgynat d'une subtilité impossible à atteindre.
M. Lombard m'a rappelé M. Dubuffe fils, parce que son relief est
un tableau en marbre, genre détestable, décadent, et que nous
exécuterons tout à l'heure, en la civique personne de M. Dalou.
On a donné une bourse de voyage à M. Lombard, qu'il en profite
pour étudier _Mino da Fiesole_, dont la dévotion a le charme de
l'_Introduction à la vie dévote_, ce chef-d'œuvre d'atticisme
catholique de saint François de Sales; mais si M. Lombard se
laisse prendre au Bernin, il est perdu pour l'art et ne sera, ma
foi, que ce qu'il est, un charmant sculpteur pour les gens du
monde, ces nullités d'un si grand cube de vide.
_Saint Labre_, quel beau motif pour Alonzo Cano, et quelle laide
chose dans les mains de M. Lapayre! Il n'a rien compris au
caractère de cette canonisation qui force toute la chrétienté
à fléchir le genou devant un homme, sans génie autre que ses
vertus. Quel beau thème que cette consécration de l'aristocratie
d'intelligence elle-même! La tête de _Sainte Geneviève_, de
M. Eugène Robert, n'est autre que celle de la première petite
lymphatique venue. M. Masson a fait un excellent de face, aux
yeux baissés, mais c'est trop «peuple» de traits pour figurer
_Sainte Radegonde_. «Les statues religieuses sont détestables ou
plutôt nulles d'inspiration, dit M. d'Aurevilly, c'est le poncif
pur, absolu, abêti, plus bête ici que dans tout autre genre de
sculpture, et je m'en étonne encore moins. Les artistes actuels,
plus ignorants que de jeunes carpes, car les vieilles carpes
doivent savoir quelque chose, les artistes actuels, n'ayant ni
foi ni instruction religieuse, ne comprennent rien au surnaturel
du sujet qu'ils traitent, et pour la plupart ne le traitent que
sur commande. Commande, c'est-à-dire mort de l'art. Je l'accepte
lorsque c'est Jules II qui en fait une à Michel-Ange. Autrement
non. C'est une impertinence de la Protection au Génie, ou une
bonté de la Sottise pour la Platitude.» Voici trois commandes.
D'abord, le _Tombeau de Monseigneur Fournier_, pour la cathédrale
de Nantes, par M. Bayard de la Vingtrie. C'est un édicule d'une
architectonique indécise; le prélat est couché et ne se voit pas,
à cause de la hauteur du socle, qui est orné de bas-reliefs en
bronze, séparés par des statuettes de marbre d'une insignifiance
rare. Au reste, comme je ne veux pas faire de compliments au
praticien qui a fait ce tombeau, je passe au second qui, lui, est
très bas et représente le chanoine Prudhomme, se soulevant dans un
geste naïf pour montrer une petite église qui est à côté de lui
et qu'il a fait bâtir, sans doute. C'est touchant pour les âmes
naïves; pour moi, c'est gâteux. La niaiserie est un blasphème.
Enfin, le _Tombeau du cardinal Saint-Marc_, de M. Valentin, qui
est le moins mauvais. Grand et maigre, il reste haut dans son
agenouillement, cette posture la plus fière qui soit, puisque
c'est celle qu'on prend pour parler à Dieu. La tête est longue,
le front vaste, l'arcade sourcilière profonde, et, à défaut
d'ampleur, cela est grave. Amples et trop lourds sont les plis du
manteau. Ah! nous sommes loin du _Tombeau de l'évêque Salutati_, à
Fiesole, loin de Juste, de Texier.
Faut-il citer la petite terre cuite à peu près ridicule de M.
Cabuchet qui représente Mgr Manigeaud à genoux et tenant un
édicule roman? L'_Anachorète_ de M. Klein, un hongrois comme Rops,
est une œuvre sinon réussie du moins audacieuse. Figurez-vous
un corps michelangesque vieilli et replié dans un renfoncement
de tous les membres: ce vieillard lit une Bible, le front dans
sa main; et la contention d'esprit sur un mystère de la Foi est
exprimée avec intensité. M. Prévost a trouvé une expression
d'abattement remarquable pour _Joseph abandonné_. Quant au Job de
M. Léofanti, ce n'est qu'un vieux turc. M. Ferrario, en italien
qu'il est, a fait une _Madeleine_ qui est du pire billon de
Canova. M. Picault fait de la critique historique. _Un empereur
chrétien_, Valentinien III avec ses deux oursines, _Petit Bijou_
et _Innocence_, qu'il nourrissait de chair humaine, dit le livret;
M. Picault a lu le Dictionnaire philosophique et prend l'Arouet
pour quelqu'un de sérieux, soit; son Valentinien assis et les
jambes croisées n'est pas d'une trop vilaine plastique, malgré les
idées avancées de l'auteur. La _Bethsabée_ de M. Pilet se sait
regardée et pose; voilà un de ces mouvements baptisés dont j'ai
divulgué la genèse; encore celui-là est-il des bons. Le _David
vainqueur_, de M. Béguine, n'est qu'un devoir d'écolier. Pour la
_Judith_ de M. Lombard, l'auteur du «tableau» de _Sainte Cécile_,
c'est une fort jolie personne, qui tient un grand sabre, mais ce
n'est point la forte juive, tueuse d'Holopherne, dont M. Ledrain
nous a fait la vraie statue dans sa belle _Histoire d'Israël_.
Jeanne d'Arc appartient à la religion, parce qu'elle appartient à
la canonisation, comme Colomb, sur qui M. Léon Bloy, le dernier
millénaire, vient d'écrire un livre de nabi. Imprécatrice, telle
est l'expression du buste de la _Pucelle d'Orléans_, par M.
Maugendre Villers. On oublie, et elle vaut un coup d'œil, la
statuette du _Pape Urbain II_, de M. Roubaud, le bras étendu
tenant l'amict et d'un geste calme et fort. Et c'est tout, je n'ai
rien omis; et j'aurais dû tout omettre; tout méritait de l'être,
même le _Méphistophélès_ de M. Hébert, qui déshonore le diable;
cette grande figure que Rops seul, dans l'art entier, a rendue
terrible et invincible au rire. Toute cette sculpture, que le
diable l'emporte, elle est laide, elle lui appartient, et qu'on me
ramène à la nuit du moyen âge où les chefs-d'œuvre étaient plus
nombreux que les étoiles au ciel, par une nuit d'été.
II
LA SCULPTURE LYRIQUE
L'Ode est, après la Prière, la grande élévation de l'âme comme
l'Enthousiasme, le plus beau des sentiments, après la Foi. Le
poète succède au prêtre, dans la hiérarchie esthétique; mais le
poète, c'est Michel-Ange, comme Dante; Durer, comme Corneille;
Léonard, comme Shakespeare; Delacroix, comme Barbey d'Aurevilly;
c'est tout artiste qui trouve des mots, des lignes, des couleurs,
des formes, si expressives qu'elles chantent. Ces formes
chantantes s'admirent dans l'_Ève_, de Delaplanche; la _Jeanne
d'Arc_, de Chapu; le _Tarcinus_, de Falguière; le _Saint Jean_,
de Paul Dubois; le _Gloria victis_, de Mercié. On les a vues,
l'an dernier, dans l'_Immortalité_, de Chapu, où le mouvement de
l'essor exprimait magnifiquement l'aspiration de l'âme vers Dieu.
On les voit, cette année, dans les _Premières Funérailles_, de M.
Barrias. Son groupe est lyrique, car il pleure muettement et sans
larmes, ainsi que doit pleurer le marbre; le cœur de l'homme qui
est une lyre toujours accordée pour la douleur, donne ses plus
beaux accents, non dans le bercement du bonheur, mais sous les
_pizzicati_ du désespoir. Abel, le doux Abel, le premier agneau
de Dieu, le premier innocent tué pour son innocence même, le plus
ancien des symboles qui annoncent le Sauveur, Abel a été trouvé
mort. Depuis qu'ils vivaient du travail de leurs mains et à la
sueur de leur front, Adam et Ève avaient bien souffert; du moins
ils avaient cru bien souffrir. Mais devant ce cadavre, toutes
leurs sueurs et toutes leurs peines ne se présentent plus à leur
pensée que comme les délices mêmes du Paradis. Ils avaient oublié
le mot terrible de la condamnation du Seigneur: Tu connaîtras la
mort. Ils la connaissent maintenant la mort de ce qu'on aime,
plus mortelle que sa propre mort. Ils avaient pris leur parti de
leur déchéance, ils s'aimaient et se croyaient à l'abri de la
main de Dieu, mais voici qu'elle s'appesantit non sur eux, mais
sur l'enfant bien-aimé. Ah! comme ils se sont frappé la poitrine
devant le corps d'Abel! Ce n'est pas Caïn qui l'a tué, ce sont eux
par leur désobéissance; car s'ils n'eussent pas désobéi, Abel, la
victime expiatoire, n'eût pas été immolée. Ils ont pleuré toutes
leurs larmes, ils n'en ont plus; leur désespoir est trop grand
pour qu'ils gémissent même; immobile et immuable, il habitera leur
pensée et leur tombe.
Ce qu'il y a de beau dans ce groupe, c'est que l'imagination
reconstitue tout de suite ce qui précède les _Premières
funérailles_, et ce qui les suit, car M. Barrias a exprimé la
marche navrante de ce père portant le cadavre de son fils, et de
cette mère s'arrêtant à chaque pas pour baiser encore cette tête
sans vie: premier et imparfait symbole, à l'aurore des temps,
de la passion de la Vierge. Oui, ceci est une ode, et partant
un chef-d'œuvre. «Il ne faut pas louer à demi, quand on a cette
bonne fortune de louer.» Je ne ferai pas à un marbre qui a une âme
l'injure de louer le fini de l'exécution. Il a une âme ce groupe.
Que dire de plus, si ce n'est que cette âme-là est la seule dans
le tas de corps exposés?
III
LA SCULPTURE POÉTIQUE
Les sculpteurs ne se frappent pas le front en lisant Lamartine,
et la poésie ne hante guère leur crâne d'hoplite; aussi n'est-ce
point le mérite qui classe ici, mais le titre et la prétention,
car le critique est forcé de suivre l'artiste sur le terrain où il
se place, et de juger selon l'intention.
Celle de M. Devillez est subite, exquise, raffinée, et pour les
initiés seulement. Ce très bas-relief n'a pas deux centimètres à
sa plus grande saillie, ce n'est qu'un profil à peine incisé, mais
elle s'incise en plein relief dans l'esprit du spectateur, cette
_Salomé_ dont la tête est prise à Léonard malgré la nappe lourde
et précise des cheveux calamistrés qui font au cou un garde-nuque
guerrier; elle est assise sur ses talons et tient d'un bras étendu
le plat où est couchée la tête nimbée du Précurseur; de son autre
main, avec une curiosité de femme, elle soulève délicatement
la paupière et son œil curieux fixe l'œil vitreux du mort. La
plastique assyrio-égyptienne est là d'une maigreur douillette, non
osseuse, et jusqu'au glaive à forme bizarre suspendu au mur, tout
a un accent singulier. Cette mixture de traits lombards, de formes
égyptiennes, produit une impression délicieuse pour un lettré.
Cela est de la plus haute subtilité, et M. Devillez pourrait,
peut-être, car ce serait trop charmant pour que je n'hésite pas
à le croire, donner un maître subtil, un Gustave Moreau, à la
sculpture. L'_Ensommeillée_, de M. Delaplanche, est un mouvement
gracieux: l'abandon mou du corps, le clos des paupières, le
détendu des traits sont bien; mais puisque M. Delaplanche n'en
est qu'au plâtre, qu'il débarrasse les jambes des plis épais et
inutiles qui alourdissent l'_Ensommeillée_. Il sait le nu et l'a
prouvé dans son Ève, qui est un des plus fiers coups de ciseau
contemporain.
Ce charmant sacripant de _Villon_ n'a pas prévu qu'il serait coulé
en bronze, pour la nargue des chevaliers du guet et des sainte
Hermendad de tous les temps, et qu'il le serait si crânement,
si véridiquement que l'a fait M. Etcheto. C'est bien là cet
excellent mauvais garçon, qu'en notre temps d'égalité devant la
loi on aurait envoyé à la Nouvelle-Calédonie, comme récidiviste
incorrigible. Singulière inconséquence du sens moral de tous ceux
qui ont Villon dans leur bibliothèque, combien le recevraient à
leur table, ce bon bec de Paris, tout aux tavernes et tout aux
filles et dont le nom est devenu un verbe synonyme de voler.
Cela prouve que les poètes, les penseurs et les artistes sont
au-dessus des lois sociales, et ont droit aux profondes immunités
que reconnaissaient les papes aux Buonarotti et aux Cellini. M.
Etcheto nous a donné le _Villon_ du Grand Testament; il a su ne
pas tomber dans la truanderie, sans fausser le mauvais escholier,
selon le goût académique, et désormais l'image de ce délicieux
poète parisien, le premier subjectiviste, comme diraient les
Allemands, est fixée à jamais, et la statue de M. Etcheto sera le
frontispice obligé de toutes les réimpressions des _Ballades_ et
des _Rymes_. Exhumé de Pompéi ou d'Herculanum, le _Démocrite_,
du même statuaire, exciterait un grand concours de faculations;
la tête est d'un masque comique mais affiné de modernité; il est
vieux et le rire a creusé les plis de l'habitude dans sa face
spirituelle. Il tient des oignons, et détail dont je sais gré à
M. Etcheto, car c'est une idée, son pied écrase, dédaigneux, un
brin de laurier. Voilà un sujet qui n'est pas banal au moins:
_Le marchand de masques_, ce petit voyou qui vend le moulage
des maîtres contemporains; je ne lui achèterai pas celui de M.
d'Aurevilly, car il est aussi peu ressemblant que possible, ni
celui de M. Faure qui n'est qu'un chanteur et dont ce n'est pas la
place; mais Balzac, Berlioz, Delacroix, Banville sont d'une vérité
saisissante; et ce bronze est du bronze littéraire, le meilleur de
tous.
_Ballade à la lune!_ un pierrot à la fois ingénu et ironique est
assis les jambes croisées et plaque les accords d'une sérénade,
les yeux fixés sur un seau d'eau où se reflète le croissant de la
Lilith phénicienne. Cette fantaisie de M. Steuer est délicieuse,
mi-partie sentimentale et moqueuse, et Henri Heine aurait
souri à cette statuette qui est d'une inspiration semblable à
l'_Intermezzo_ et qui n'a que le tort d'être en bronze; il faut
le blanc du marbre à Pierrot, surtout lorsqu'il rappelle le grand
mime Debureau, comme ici. Le _Crépuscule_, de M. Boisseau, est
gracieux; le mouvement de la femme assise qui allume sa lampe
est d'une courbe délicate et harmonique; mais les deux poupons
endormis sous son aile sont des accessoires de tableau que la
sculpture doit s'interdire. _A l'Immortalité!_ elle n'ira pas
cette pièce montée qui n'est qu'une clownerie du Cirque, une
apothéose de ballet. Que M. Lemaire lise la ligne que je viens
d'écrire et il pensera: «Voilà bien les critiques; en deux lignes,
ils bafouent mon labeur de deux ans!» Mais je lui demanderai à
mon tour, en bonne foi, s'il faut laisser la sculpture faire de
l'acrobatie, et si la statique violée ne doit pas être défendue.
Droite sur le socle, une femme drapée et debout tient l'urne du
souvenir sur le derrière du groupe; sur le devant, une autre
femme assise élève les bras avec un étonnement bien concevable;
car elle voit une figure ailée qui fait la planche dans l'air en
enlevant un poète; et savez-vous ce qui relie et ce qui supporte
les deux figures voletantes, des draperies, des draperies courbées
et flottantes. Supposez le retable de M. Dalou en ronde bosse et
vous aurez une idée de l'absurdité optique et physique du groupe
de M. Lemaire. Qu'il y ait là des qualités d'exécution, je n'en ai
cure, c'est effroyablement décadent, je ne vois que des statues au
bout les unes des autres qui vont me tomber sur la tête, et à être
assommé, je demande à choisir le marbre.
M. Desca aussi prend de l'essor, il a mal regardé le Mercure de
Jean de Bologne, et il lance son _Ouragan_ hors de la statique.
Règle absolue, tout ce qui ne peut pas se faire au Cirque ne doit
pas se faire en sculpture; l'exigence n'est pas énorme; il ne faut
pas en induire toutefois que tout ce qui se fait au Cirque est
à sculpter. Je ne connais aucun chef-d'œuvre en ronde-bosse, ni
moderne, ni antique, où il y ait un seul personnage qui ne touche
pas terre; que M. Hector Lemaire me démente par un exemple, un
seul!
M. Charles Gautier «Goujonne bien» comme on dit dans les ateliers;
_la Seine et la Marne_ sont décoratives, quoique le pli soit
un peu petit, les verticales timides et la réminiscence de la
fontaine des Innocents flagrante. Monsieur Osbach, on ne rêve pas
dans cette pose mièvre, et votre _rêveuse_ se sait regardée.
_Abandonnée_, une sorte d'Agar au désert, plâtre intense. Cette
femme, cette mère épuisée et râlante, est d'une expression
plastique remarquable et l'enfant qui se traîne, ses petites
lèvres ardemment tendues vers le sein tari, est d'un beau
mouvement. C'était lieu à première médaille. M. Gustave Haller
joint à la valeur technique, l'intensité excessive. Sous les
traits d'une courtisane, au lourd collier, le _Vice renversé_
cherche à retenir un coffret qui lui échappe et d'où s'épandent
bijoux et pièces d'or. Évidemment, cette figure fait partie d'un
groupe; mais prise séparément, c'est un beau plâtre. La posture
de la courtisane, son geste pour retenir son or, sont trouvés.
Techniquement, c'est une étude de corps de femme réelle et
vivante, mais c'est surtout une pensée bien rendue. M. Gustave
Haller a aussi un médaillon en bronze, le _Printemps_, qui a
toutes les qualités plastiques et d'effet du _Vice renversé_, un
des rares succès légitimes de cette année.
Les _Remords_ que M. Astanières s'est mis sur la conscience, à
ne regarder que le format, ferait prendre l'_Hercule Farnèse_
pour une statuette. L'_Innocence_ de Mme Descot est assise et
presse le venin d'un serpent dans une coupe; va-t-elle le boire?
ce serait trop innocent; sait-elle que c'est du venin et ce
n'est plus innocent du tout: dans les deux sens, cela n'est pas
excellent.
L'_Immortalité_, de M. Hugues, a l'aile raide, le ventre bien fin
de modelé, les seins un peu fatigués; elle grave à coups de ciseau
les noms éternels. M. Cambos devrait bien ne pas traiter ses
socles comme des mirlitons.
Après la pluie, où tout fleurit,
Le beau temps vient, qui nous sourit.
Scribe croirait se lire! et cependant _Après la pluie_, une femme
qui a ramené le pan de sa tunique sur sa tête et qui regarde si
l'éclaircie va se maintenir, a de la grâce. Seulement la flexion
et le penchement du buste est trop prononcé pour que les jambes
gardent la verticalité; la moitié du corps se désintéresse du
mouvement du buste. M. Cambos sait bien que le mouvement doit
être continué de l'orteil aux cheveux, et _vice versa_. Puis,
qu'il ne gâte pas ses marbres avec des vers, que je ne veux pas
croire de lui, pour son honneur. Messieurs du ciseau, ne touchez
pas à la lyre, ni à la critique littéraire, comme M. Barrau: sur
la banderole de sa _Poésie française_, il y a Voltaire. Voltaire,
poète, cela est plaisant. La _Henriade_, un poème; _Nanine_, une
comédie; le _Dictionnaire philosophique_, un livre sérieux, et
M. Arouet, un honnête homme, peut-être aussi! Une bourgeoise qui
fait la fière n'arrive qu'à être gourmée, et c'est le cas de cette
Poésie dont l'air change à mesure qu'on tourne autour d'elle. Vue
dans l'axe de son coude et dans la direction de son regard, elle
a l'air d'une Suzanne bourgeoise, qui se sentirait contemplée
avec les mains, en un madrigal trop précis. Trop d'attributs. La
statue ne comporte pas l'accessoire; elle peut tenir une arme, un
bâton de commandement, mais rien ne doit charger le socle. Il est
horriblement décadent et réservé à la seule peinture de semer des
amours aux pieds des allégories. J'offre une deuxième consolation
aux navrés de la peinture: c'est que toutes les grosses pièces
de la sculpture sont traitées on tableaux, ce qui est _absurde_,
et prouve que notre fameuse école de sculpture est d'une moyenne
plus décadente que l'école du Bernin. Et, chose singulière,
aucun critique ne signale cette démence, la _statue-tableau_,
qui est, je le dis net, le dernier pas que l'on puisse faire
dans l'abêtissement de l'art plastique. Si le jury n'était pas
ce que sont tous les jurys, il refuserait toute statue-tableau,
qu'elles fussent du premier venu ou d'un H. C. Cela aurait diminué
l'exposition de cette année des _deux tiers_, et nous n'aurions
pas vu la _République_ de M. Dalou, à qui je demanderai compte,
tout à l'heure, du pastiche de Rubens qu'il a osé.