vienne cérémonialement les chercher dans leur silence et leur
ombre splendide. Et d'autant plus ils se dérobent à la gloire,
d'autant plus il faut les y contraindre, et au nom de Sainte
Esthétique, cette sœur de Sainte Sophie, s'ils refusent d'y
marcher, les y traîner!
CONCLUSION
L'Idéal n'est pas telle idée; l'Idéal est _toute idée sublimée,
à son point suprême d'harmonie, d'intensité, de subtilité_. Les
_Allégories_ de Puvis de Chavannes, les _Sataniques_ de Félicien
Rops; les _Poèmes hermétiques_ de Gustave Moreau, sont les trois
manifestations exemplaires du triangle immuable de l'idée.
La Tradition n'enseigne que la nécessité d'orienter son œuvre
selon l'angle d'harmonie, ou l'angle d'intensité, ou l'angle
de subtilité du panthacle esthétique. Rien de plus et c'est là
tout le dogme. La Hiérarchie classe les œuvres, comme saint
Denis l'Aréopagiste les anges, selon leur degré de spiritualité.
Un tableau n'a de valeur que par la pensée ou la passion que
l'artiste y incorpore: sans passion, un tableau n'est que de la
peinture, non de l'art.
Redire, c'est ne rien dire; refaire, c'est ne rien faire; copier,
c'est être l'ombre de quelqu'un, non quelqu'un. L'_Indifférent_
de Watteau est esthétiquement supérieur aux pasticheries
pseudo-antiques de David; mais Puvis de Chavannes est au-dessus
de Watteau, parce que son grand art il l'a créé de toutes pièces,
procédé et conception. Il n'y a que deux voies où l'on puisse
rencontrer le chef-d'œuvre: l'art sans date qui s'isole du
siècle, de Puvis de Chavannes et de Gustave Moreau; et l'art daté
d'aujourd'hui qui épouse le siècle et le monte à l'intensité de
Félicien Rops.
Ceux qui veulent suivre la voie abstraite objective, du grand art,
qu'ils se gardent de Rome et de Venise, tous les maîtres d'apogée
sont déjà des décadents; qu'ils étudient avec les primitifs, car
ils étudient eux-mêmes avec conscience et naïveté dans leurs
adorables œuvres, les Giotto, les Memmi, les Gaddi, les Veneziano,
les Orcagna, les Fiesole, les Piero della Francesca. Ceux qui se
résolvent à la voie concrète et subjective, qu'ils rendent leur
temps comme Félicien Rops, mais qu'ils en rendent comme lui, la
_spiritualité_.
Abstraction ou 1883: Puvis de Chavannes ou Félicien Rops, c'est
entre ces deux extrêmes que le grand art aura lieu, s'il a lieu.
Quant au procédé, il se détraque, dans une incohérence
irrémédiable. La suppression des tons intermédiaires et l'abandon
des glacis a débandé la palette. Les tons rares de M. Cazin, les
tons locaux, les teintes plates, les pleins airs, tout cela,
c'est la sénilité et l'hystérie du pinceau. Mais dans un temps où
tout s'en va, dans une décadence où les concepts sont tordus et
retordus comme par des fous, comment s'étonner que la main soit
prise de la même incohérence que l'esprit?
Les races latines n'ont que le temps de faire splendide leur
bûcher; qu'elles donnent encore des chefs-d'œuvre hâtivement, et
tant pis si le pinceau se brise, en échappant de leur main; l'art
finira avec elles! Mais il risque de finir avant elles--l'art--si
l'on s'entête dans l'ineptie de la _vérité physique_. La
photographie des couleurs, qu'on trouvera demain, peut faire, et
mieux, 2,300 tableaux, des 2,488 qui sont exposés.
Je suis le premier à signaler le péril, et je dois passer pour
visionnaire.
Qu'importe! je crie de toute ma force aux quatre vents de l'art:
Peintres, sans _harmonie_, sans _intensité_, sans _subtilité_,
les photographes vous égaleront demain, vous surpasseront même
et alors vos œuvres apparaîtront ce qu'elles sont devant l'Art:
_nulles_; je suspends hardiment cette inéluctable épée de Damoclès
sur vos tableaux: _Prenez garde à la photographie des couleurs_.
LA SCULPTURE
La Sculpture est l'expression des mouvements de l'âme par les
mouvements du corps, et la statue qui n'exprime pas un mouvement
de l'âme n'est pas une œuvre d'art. Ceci est net, ce semble, et
je ne serai pas court sur les sculpteurs: ce sera pour eux un
grand tant pis. Ils poussent plus de plaintes qu'un roi Lear sur
l'indifférence des critiques, et clament des «ποι!» plus nombreux
que ceux d'Hécube; car ils se figurent sculpter grec et avoir
droit au baiser de Bélise. Eh bien! qu'ils soient satisfaits, je
ferai le tour de leur œuvre et ce ne sera pas le tour d'un monde.
«La peinture est médiocre, mais la sculpture est excellente.» Ce
cliché sert à tous les Prudhommes depuis dix ans. Cette année
de disgrâce, le cliché a été retouché ainsi: «La peinture nous
navre, mais la sculpture nous console!» Je conçois les navrés
de la peinture, mais les consolés de la sculpture ne sont que
des distraits et des incompétents. La préséance du jardin sur le
premier étage est à démontrer, et à l'admettre, il faut l'étudier
avec le soin vétilleux que met Saint-Simon dans d'autres question
de préséance.
A être franc, le critique qui a fait «sa peinture» arrive, l'œil
fatigué et énervé par la couleur, devant les marbres, et la ligne
pure n'actionne plus que très faiblement sa rétine. Quoique le
procédé pictural soit beaucoup plus compliqué que le procédé
plastique, les bons juges sont plus rares au jardin, sans doute
par paresse d'esprit; car il faut faire un effort d'attention
devant un plâtre pour démêler les contours monochromes, tandis que
dans un tableau le coloris précise et souligne tout. «La couleur,
dit M. d'Aurevilly, est la grande sirène. Une fillette, bouquet
de roses, efface la pâle et idéale Rosalinde. Les yeux boivent la
couleur et restent enivrés, au point d'en oublier la ligne de la
forme pure. Leurs yeux, organes du péché, sont si libertins!» Au
sortir de la peinture, j'ai dessouillé les miens, en contemplant
des Durer, et je les rouvre purifiés, sur les éclatantes
blancheurs de la statuaire.
J'ai fait le saint Vincent de Paul, à la peinture, non sans
remords, esthétique. Ici, le devoir catholique d'éternelle
charité est plus impérieux encore. Matériellement, le sculpteur
est toujours plus entravé que le peintre; le marbre est cher;
et un plâtre ne s'achète pas comme un tableau. On a vu Préault
conduisant aux dépotoirs des charretées de bas-reliefs qui
ne pouvaient plus tenir dans son atelier trop petit. _Quis
talia fando... temperet a lacrymis?_ Mais le devoir catholique
d'éternelle vérité est le plus inéluctable. L'art, du reste, ne
vit-il pas d'abnégation comme la Religion et comme la Passion,
cette religion momentanée, désordonnée et sacrilège. L'artiste
_bien épris_, au milieu des pires angoisses, dit encore à son art
l'adorable vers de Psyché:
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!
L'art, c'est le bûcher d'Hercule; il fait fuir les indignes,
consume les faibles, mais les forts l'éteignent avec leur sueur.
L'opinion esthétique, en sculpture, est unanimement païenne.
Les mêmes critiques, qui poussent les peintres vers la
contemporanéité, repoussent les sculpteurs vers l'antique.
Panhellenion et Parthenon, Munich et British Museum sont les deux
Mecques. Eh bien! qu'on jette l'épithète de barbare, toujours
levée sur qui ne s'agenouille pas dans la cella! Métaphysicien de
mon état, je cherche le tréfond des œuvres, et je crois que le
_Moïse_ et le _beau Dieu_ d'Amiens sont d'un idéal supérieur à
l'_Apollon_ et au _Torse_ du Belvédère. Alors même, et cela n'est
pas, que Phidias serait un plus grand artiste que Michel-Ange;
alors même, et cela n'est pas davantage, que l'art grec serait
supérieur en tout et à tout; alors même que la sculpture ne
serait susceptible d'exprimer que l'âme au repos, c'est-à-dire la
sérénité; la paganisation de l'art moderne s'appellerait encore
_gâtisme_. Est-il sensé que l'art se chausse éternellement d'un
cothurne? et comment ne sent-on pas le ridicule de porter dans
le livre des idées du temps de Périclès, alors que personne
n'oserait porter dans la rue les draperies grecques? La mascarade
intellectuelle n'est-elle donc point mascarade, et partant, la
métaphysique ne doit-elle pas crier «la chienlit» aux paganisants?
La question est grave, car c'est le paganisme qui a fait dévier
en pastiche gréco-romain l'évolution de tout l'art moderne,
lors de ce cataclysme esthétique qu'on qualifie du beau mot
de Renaissance. Il faut démontrer ici que l'art grec n'est pas
autochtone et ensuite qu'il a enrayé à son tour l'autochtonie de
l'art chrétien. Je prends du champ, mais pour un pancrace et y
asséner des raisonnements de Crotoniate sur les fronts étroits des
pseudo-Athéniens.
Il y a un demi-siècle la Grèce était la toile de fond de
l'histoire; mais l'on sait aujourd'hui que le commencement de
tout est sémitique et que l'art grec est venu d'Égypte, comme la
philosophie platonicienne est sortie de l'initiation de la grande
Pyramide. Le hiératisme n'est pas une impuissance, surtout en
Égypte où il n'est apparu qu'après ce que l'on appelle la libre
imitation de la nature. Qu'ont à envier aux Éginètes la statue de
bois de Boulacq, et Khephren et Nefer? Or, la race qui atteint
au Panhellenion peut atteindre au Parthénon. L'Égyptien qui a
l'esprit synthétique et sans complexité a choisi l'_immobilité_
pour exprimer l'_éternité_; comme le Grec a choisi l'_harmonie_
pour rendre la _sérénité_. Évidemment, l'_Hator allaitant Horus_
est fort loin des _Parques_, mais les artistes qui du chat ont
fait le _Sphinx_ me paraissent grands. C'est là le plus admirable
symbole plastique qui soit. Pour tout orientaliste, la conception
égyptienne prime de mille coudées la conception grecque; mais
l'exécution grecque est incomparable, elle présente l'apogée de
l'_harmonie_, et l'on n'aura jamais assez de salutations pour
louer le _Thésée_ et l'_Illyssus_. Seulement qu'on n'ait pas la
folie de rechercher le type, en un temps où tout est individuel,
et où le canon plastique, base de la théorie ionienne, est
impossible, irréalisable et absurde.
Il ne reste d'une civilisation que son art; et si les Grecs
avaient _égyptianisé_, comme on veut encore _paganiser_ en
France, il ne resterait rien de la race aryenne des Yavanas, ces
gentilshommes de toute l'humanité. Toutefois, la sculpture latine
a été logiquement commencée par des artistes du Bas-Empire, aussi
visiblement que les premières basiliques se sont élevées sur les
assises mêmes des temples. C'est au VIe siècle que l'on aperçoit
le berceau de la sculpture italienne, sous le ciseau des _Maestri
Comacini_, du nom de la petite île où ils s'étaient réfugiés. Le
porche de San Zeno, à Vérone, appartient à cette époque. Mais
c'est dans Pise la Pillarde, où les débris antiques s'entassent,
que le ciseau italien brille pour la première fois aux mains de
Nicolas, d'un rayon pris aux bas-reliefs gréco-romains. Pendant
ce temps, les porches romains se peuplaient de saints, mais à
l'Ile-de-France appartient l'immense gloire d'avoir créé la
sculpture moderne; les grands chefs-d'œuvre français, le _Dieu_
et la _Vierge_ d'Amiens, sont de la seconde moitié du XIIIe. Les
statues ogivales ne doivent rien au paganisme.
«La Renaissance, dit Merodack, dans le _Vice Suprême_, c'est
l'envoûtement du génie moderne par le génie antique; les Grecs
nous ont jeté un sort, à travers les siècles.»
Et vraiment! Figurez-vous ce que l'art de Giotto et d'Orcagna
aurait produit sans le mouvement Masacciste, mouvement qui en un
siècle nous mène au Barroche et au Montorsoli. Jusqu'à la fin
du XVe siècle, la France, sublime au XIIIe, subtile au XIVe,
demeure encore moderne en plastique, et Claux Suter et Colomban
ne sont-ils pas des maîtres? On se plaint d'ignorer les noms
des sculpteurs du XIIIe, et comment honore-t-on ceux de Meyt,
Colomban, Jean Texier et Jean Juste, qui ont enseveli de leurs
mains pieuses l'art français et moderne dans les tombeaux de
Brou et de Chartres? Après l'apogée décorative de Goujon, Pilon
et Cousin, qui est une décadence expressive, de par l'influence
païenne, nous tombons à Francheville tout de suite. L'école de
Fontainebleau nous infuse un florentinisme décadent; et désormais
tantôt pompeux, et tantôt _pompette_, soit avec des perruques,
soit avec des mouches, on ne saura plus que ressasser l'Olympe et
faire les singes devant des moulages. Il faut arriver à Préault, à
Clésinger, à David d'Angers, à Jean Du Seigneur, au «bramement» de
Rude et au «chahut» de Carpeaux pour trouver du marbre moderne.
Le Musée de sculpture comparée du Trocadéro, où les sculpteurs ne
mettent jamais le pied, prouve par la juxtaposition des œuvres
antiques et modernes, que le génie français égale le génie grec
comme exécution et le surpasse comme conception. Oh! je sais que
l'on va crier au paradoxe et que l'on n'admettra pas une pareille
proposition avant un demi-siècle peut-être. Combien de temps
les primitifs de la peinture italienne ont-ils attendu justice?
Aujourd'hui même, ceux qui la leur rendent pleinement sont rares.
Mais l'heure viendra aussi, si tardive qu'elle soit, pour les
primitifs de la sculpture française; et les critiques alors
feront comme Charles Blanc, dans la dernière partie de sa vie, un
autodafé injuste de ce qu'ils auront si longtemps prôné.
Les modernes sont trop modestes de se mettre à plat ventre devant
la _Vénus de Médicis_, quand ils ont fait la _Femme caressant sa
Chimère_; qu'ils se relèvent et se dressent, ils ont surpassé les
anciens lorsqu'ils ne les ont pas copiés. Quel Alcide nettoiera
le palais de l'esthétique des radotages paganisants? Rien ne se
refait, parce que jamais il ne se rencontrera deux artistes
identiques dans deux civilisations différentes. Il faudrait le
rire de maître Rabelais pour confondre ces modernes qui vivent
moins au soleil qu'au gaz, «sifflets d'ébène», dès minuit, font
valser des poupées en corset, et prétendent, ô gâtisme, avoir la
tête, l'œil et la main d'un contemporain de Praxitèle!
Félicien Rops disait un jour, à ce propos: «J'ai retrouvé dans un
coin d'armoire un chapeau qui a fait, il y a dix ans, les beaux
jours de Bruxelles et de Pesth; j'ai voulu le mettre, et je n'ai
plus retrouvé le _geste_....» Il paraît que le geste ionien est
plus facile à retrouver. En bonne foi, est-ce qu'une seule des
tentatives d'imitation antique a réussi? Quel imbécile prendrait
jamais du Donatello, du Sanballo, du Goujon, du Puget pour de
l'antique? Les Florentins et les Français n'ont gagné, à imiter
l'antique, que la compromission de leur individualité; ils ont été
moins franchement florentins, mais nullement grecs et nullement
antiques.
La venue du Christianisme sépare le monde moderne du monde
antique, d'une façon absolue. Le monothéisme substitué à la
«Pot Bouille» des Dieux change toute la métaphysique et crée
l'individualisme. Le Christ a revêtu la forme humaine et dès
lors l'homme s'impose une dignité nouvelle; c'est la naissance
du _punto d'honore_ qui sera tout le théâtre espagnol et la
moitié de nos mœurs. Les horizons mystiques ouvrent leur
infinité à la spéculation. Désormais l'œil humain ne sera plus
serein parce qu'il verra trop, trop haut, trop profond, trop
sublime, trop impossible. Avec le sens moral, ce grand apport de
l'Évangile à l'humanité, éclôt l'amour idéal, cette déviation
du mysticisme sur la créature. Voilà les grands traits de l'âme
moderne, et voyez s'ils sont susceptibles d'être exprimés par
l'harmonie inexpressive des Grecs. _Sanité_, voilà pour le corps;
_Sérénité_, voici pour l'âme; et c'est là toute la statuaire
antique. La Sanité, c'est le bien-porter, la digestion facile
et l'enfantement sans douleur. La Sérénité, c'est le non-désir,
ou le désir satisfait. Comment placez-vous à la tête de l'art
humain ceux dont l'idéal est si borné qu'ils ont pu le réaliser?
Croyez-vous qu'Ictinus concevait un temple plus beau que son
Parthénon et Phidias un dieu plus dieu que son Jupiter Olympien?
Non. Ils ne voyaient pas au delà de leur œuvre, ils ne voyaient
pas au delà de la terre. Mais demandez à Pierre de Montereau si
la Sainte-Chapelle est bien ce qu'il avait rêvé, et Pierre de
Montereau secouera la tête et vous montrera le ciel. Demandez
à Léonard si le Christ du _Cenacolo_ est celui qu'il conçoit,
Léonard répondra qu'il n'a su faire que la caricature de son
Dieu. Demandez à Michel-Ange si son épopée de la Chapelle
Médicis exprime bien tout le désespoir de son âme catholique et
florentine, et Michel-Ange répondra que c'est là du sourire,
auprès des colères de sa pensée! Eh bien! le Buonarotti, qui est
le premier ciseau de tous les temps, aurait le droit de dire à
Phidias, en un dialogue des morts à la Lucien: «Grec, j'estime
plus haut mon âme pleine d'infini, que ton corps plein de grâces;
tes formes sont parfaites, mes pensées sont surhumaines, c'est à
toi de m'envier!»
La sculpture française contemporaine est encore la première du
monde. MM. Chapu, Paul Dubois, Falguière, Delaplanche, Mercié et
Barrias sont les maîtres et sont des maîtres, susceptibles de
chefs-d'œuvre. Seulement, hormis M. Paul Dubois qui est nettement
florentin, tous créent dans la voie abstraite de M. de Chavannes;
et leurs œuvres n'expriment rien de leur temps, et c'est là une
grande tristesse pour une époque, que d'être désavouée par ses
artistes, et c'est une grande infériorité pour les artistes de
ne pas être les retentissants échos de leur milieu. Je comprends
la nausée qu'inspire notre décadence, mais Michel-Ange se fit
une Muse de sa fureur contre le siècle, comme Dante. Ces géants
ont immortalisé les passions qui gehennaient autour d'eux et ils
n'en sont que plus grands d'avoir vibré avec leur âge. Ah! si les
sculpteurs avaient de la pensée, est-ce qu'ils ne nous auraient
pas donné une _Melancholia_? Mais la pensée et les sculpteurs,
c'est la philosophie allemande et le sens commun; leur rencontre
ne se verra jamais. On les dit plus bêtes que leur marbre et je
crois qu'on a raison: les peintres sont lettrés auprès d'eux; or,
sans culture intellectuelle, un artiste n'est qu'un exécutant
comme Courbet, et encore Courbet est surtout un paysagiste; pourvu
que la nature l'impressionne, il n'a pas besoin de beaucoup
d'imagination. Mais le sculpteur qui ne peut, en aucun cas, copier
la nature, qui est forcé de choisir les formes, de les pétrifier
et de les rendre significatives, qui doit s'interdire tout
accessoire, que fera-t-il sans imagination et sans lecture? A voir
une œuvre, on juge des connaissances esthétiques de l'artiste; eh
bien! aucun de ceux du Salon, même parmi les maîtres, aucun de ces
Français et de ces sculpteurs ne paraît savoir que les cathédrales
de Chartres, de Reims, de Paris, d'Amiens ont chacune quatre
mille statues de pierre! Ils ignorent cette Bible _historiale_
qui renferme, n'en déplaise aux ignorants, les chefs-d'œuvre de
la sculpture française et ce qu'il faut étudier et continuer si
l'on peut, pour sauver l'art moderne de l'éclectisme, ce chancre
esthétique des décadences qui ronge et détruit chez l'artiste la
conviction et l'enthousiasme, sans lesquels rien de grand n'est
créé. «La Foi en tout», écrivait l'an dernier M. de Chavannes sur
la marge d'une gravure et, hélas! la Foi n'est plus en rien. Les
sculpteurs n'aiment pas même leur métier. Voyez les florentins,
les Bandinelli, avec quel amour ils modèlent le corps humain;
quel enivrement de l'anatomie éclate dans le _Jugement dernier_!
Michel-Ange, ce penseur, en est ivre! Nos artistes, eux, font
«rond» sans signification de modelé; ils ne sont pas même des
rhéteurs en plastique.
«Savez-vous bien ce que c'est qu'un sculpteur?» s'écrie quelque
part M. Claretie, et il fait le portrait enthousiaste du...
praticien. Entrons dans l'atelier. Le sculpteur crayonne: quoi?
il n'en sait rien. Il ébauche une académie, cette sottise de
l'enseignement, car il faudrait défendre aux élèves de copier une
pose qui n'exprime pas un sentiment, et une académie n'exprime
rien. Demandez à ce sculpteur ce qu'il fait, il vous répondra
qu'il cherche _un mouvement_. Il en trouve un! il établit sa
selle et saisit la glaise; sa maquette terminée n'est qu'une
académie, c'est-à-dire rien. Il prépare son armature et fait
le plâtre. Comme on ne peut pas imprimer au livret du Salon:
_Un mouvement_; _Statue plâtre_, il prie un ami qui a un peu
de littérature ou d'histoire de baptiser ce mouvement. L'ami
choisit dans ses souvenirs, qui ne sont pas millionnaires,
quelqu'un de la mythologie ou du passé qui aille à ce mouvement,
et dès lors, c'est une œuvre qui est exposée et quelquefois
médaillée; alors le sculpteur songe au marbre et appelle un
praticien, italien d'ordinaire, lui montre le plâtre et s'en va
chercher un autre mouvement. Qu'on le sache, c'est le praticien
qui fait la statue; il a tout le mérite de l'exécution; et quel
est celui du sculpteur? la conception qui est nulle, et le
_mouvement_, le fameux mouvement, qui en sollicite un autre, du
pied--celui-là--dans ces tas de plâtres. Le combat corps à corps
du sculpteur avec son bloc, cette sorte de lutte de Jacob avec
l'Ange, ils y renoncent, ces lâches, qui n'aiment ni leur art, ni
leur œuvre, et qui tremblent et fuient, débiles et impuissants,
devant le marbre, pour petite que soit la pièce. Oui, ce sont
des mains mercenaires, des mains d'ouvriers qui font les statues
aujourd'hui, et ils croient, ces sculpteurs naïfs, que l'on ne
verra pas le coup de ciseau bête, industriel, commercial du
praticien; et ils ne rougissent pas de ce crime esthétique. Tout
sculpteur qui emploie le praticien, ne fût-ce que pour dégrossir,
n'est pas un artiste. Ah! vous ne voulez pas vous fatiguer! vous
voulez enfanter sans douleur! cette opération magique et divine
de créer la forme humaine, agitée de passions, ne vaut pas votre
sueur et vous vous en remettez au mercenaire pour échauffer le
marbre froid et lui insuffler la vie morale! Pierre Cornélius a
fait peindre ses cartons par ses élèves, et ses fresques glaciales
n'ont aucun effet même sur le spectateur le plus vibrant. A
quoi cela tient-il? cela tient à ceci: Quand on est seul dans
la Chapelle Sixtine, on entend les poitrines respirer: c'est
l'_ahan_ de Michel-Ange, l'_ahan_ qu'il poussait tout le jour,
dans sa solitude, devant son œuvre, l'_ahan_ dont ces murs gardent
l'écho. Quand on est seul dans la Chapelle Sixtine, on voit le
sang circuler dans les torses; c'est la sueur de Michel-Ange qui
s'est séchée avec l'enduit. Quand on est seul dans la Chapelle
Sixtine, on entend _penser_ les _Sibylles_ et les _Prophètes_,
ces surhumaines statues polychromes: c'est l'âme de Michel-Ange
qui habite ces corps. La sueur de l'artiste, c'est le sang de
son œuvre; son _ahan_ en est le respir, et son âme en est l'âme!
Et vous qui ne voulez pas suer, mauvais sculpteurs! vous qui ne
voulez pas _ahanner_, faux artistes! vous qui n'avez pas d'âme!
n'entrez jamais dans la Chapelle Médicis, ce Saint des Saints de
la sculpture, où Michel-Ange désespère de l'_avenir de son art_,
car il vous a _prévus_, goujats du marbre! Et je le ressasserai,
avec l'acharnement légitime de la conviction. L'œuvre d'art, comme
l'homme, ne vaut que par l'âme. Là où il n'y a pas d'âme, il n'y
a ni art, ni homme: et c'est toute l'esthétique. Quant au canon
plastique, il n'a jamais pu servir qu'aux Grecs qui l'ont créé;
la sculpture moderne doit être basée sur l'_individualité_ des
formes: et c'est là toute la technie.
Qu'importe que les badauds et les butors du procédé s'insurgent
et crient? L'art, ce n'est ni un torse, ni une tête, ni un corps,
c'est l'âme, la foi, la passion, la douleur. L'œuvre qui ne _croit
pas_, qui ne _chante_ pas, qui ne _flambe_ pas, qui ne _pleure_
pas, oh! viennent les barbares qui la rendent à la matière
informe, cette matière usurpatrice de la forme qui enveloppe
l'esprit.