M. Benjamin Constant qui, en 1881, avait exposé une _Hérodiade_

adorable de charme et de procédé, d'un rose intense à ravir un

poète hindou, et dont l'_Artiste_ a publié la gravure, nous

ennuie cette année d'un magot marocain qui ne fournirait pas les

éléments d'un nain de cour à Velasquez. M. Worms n'est jamais

allé en Espagne, ses _Politiciens_ sont faux de tout; cela n'est

bon qu'à chromolithographier. La belle lithographie pour Goupil,

que cette dame qu'un cavalier Louis XIII saisit à la taille d'une

main, tandis qu'il ferme la porte de l'autre. Cela est leste et

n'effarouche pas, à cause du costume; supposez le monsieur en

habit et la dame contemporaine, le jury n'eût pas reçu et la

bourgeoisie eût rougi! A graver, les _Aveux discrets_, de M. Viry,

pour les salons de Nîmes ou de Tarascon. M. Tony Robert-Fleury

nous représente les Mancini et les Martinozzi donnant un concert

à leur oncle le cardinal. Quand Milton dictait le _Paradis perdu_

à ses filles, il n'avait pas le geste théâtral que lui donne M.

May. La _Visite aux ancêtres_, de M. Weiss, ne doit pas leur faire

grand plaisir; leur descendant est assez piètre. L'_Insolation_,

de M. Barrias, représentant un soldat évanoui et qu'une femme fait

boire, n'est pas un mauvais tableautin.

M. Beroud a eu, je crois, une seconde médaille pour son grand

trompe-l'œil _Au Louvre_; évidemment, c'est un grand morceau de

procédé, mais c'est peint pour la bourgeoisie. M. Castiglione a

fait du _Portrait de Mme la comtesse de Bark_ un tableau de

genre, mais joli. La _Rixe_, de M. Mendez, en occasionnera chez

Goupil; ce lansquenet qui remet son épée au fourreau après avoir

pourfendu un jeune seigneur musqué fera les délices des lecteurs

d'Alexandre Dumas, ce bourgeois qui aura demain une statue, alors

que Balzac n'en a pas, et que l'idée de celle de B. d'Aurevilly

étonnerait! M. Grison, le _Choix d'une escorte_, photographie

polychrome d'une scène du _Bossu_ à la Porte Saint-Martin. Les

_Faucons_, de M. Guès, sont intéressants, ce seigneur à plat

ventre sur un divan est assez bien peint.

M. Dannat a fait, grandeur naturelle, son _Contrebandier basque_

qui les jambes écartées, la cruche en l'air, boit «à la régalade»

comme disent les Provençaux. Il y a médaille, tant la bourgeoisie

est fidèle à ses peintres. Un Espagnol, en brillant costume

de torero, offre une fleur à une manola, avec des colorations

fines qui font quelque honneur à M. Zacharie Astruc, une des

personnalités les plus curieuses de l'art contemporain,

traducteur du Romoncero, importateur du fameux Saint François

en bois d'Alonzo Cano, et qui ne donnera pas sa mesure faute

d'application.

Je ne comprends pas, dans la _Visite chez l'armurier_, de M.

Sainsbury, la présence de la petite infante qui est assise par

terre et fane le satin de sa robe. La _Rêverie_, de M. Bonnefoy,

est une idée, mais le tableautin est trop à la plinthe; on ne

voit que deux amants au clair de lune. C'est peut-être bien, il

faudrait le voir, et l'administration a oublié de le permettre.

La _Première rencontre_, de M. Wagrez, sort de l'ordinaire. Cette

scène florentine aussi distinguée que du Cabanel a quelque charme.

Une jeune fille noble descend l'escalier d'un palais et laisse

tomber à dessein une rose en se retournant à demi. Le jeune homme,

arrêté, est campé avec une jolie crânerie.

Le _Chemin difficile_, de M. Dupin, une peinture très distinguée

aussi, représentant un seigneur et une dame Louis XIII, qui

se donnent le bras et passent une sorte de gué, précédés d'un

lévrier. Les _Seigneurs courant la bague_, de M. Adrien Moreau,

n'attraperont pas M. Meissonnier, qui n'est pas cependant hors

de portée. Pour avoir une idée du coloris de M. Gide dans ses

_Visiteurs de Fontainebleau_, voir M. Pomey. M. Bertrand nous

montre un peintre faisant le portrait de Charlotte Corday, dans sa

prison. A ce propos, je signale la description d'un pastel inédit

de l'héroïne, et l'opinion très nouvelle qui en résulte dans les

_Memoranda_ de M. d'Aurevilly, où il se montre plus clairement

que partout ailleurs le frère de lord Byron. Le _Concours de

violon_ de M. Jimenez est finement peint. L'_Émigré_, de M. Outin,

intéressant d'expression, et moins vignette que les sempiternels

_Invalides_ de M. Dawant. M. Garnier illustre Florian, il fait

sortir la _Vérité_, qui n'est pas belle, d'un puits qui est bien,

et des gens du moyen âge se sauvent; cela équivaut à un quatrain

de Pibrac. Le _Guignol en 1793_, et la _Fin d'une conspiration

sous Louis XVIII_, de M. Caïn, ce dernier est le meilleur tableau

de genre de l'année. M. Kaemmerer a un modelé d'une précision

et un émail si solide, et une touche si spirituelle dans son

_Charlatan_, qu'il convient de lui faire grâce de son genre par

égard pour son procédé.

Voilà pâture à bourgeois: _Chacun son tour_, un zouave s'évente

dans le fauteuil de son colonel, et c'est d'un H. C., de M. Armand

Dumaresq qui a une grande image d'Épinal au salon carré.--Mieux

encore, des _Dindons, en troupeau devant une tournure de femme_;

il ne faut pas nommer ceux qui oublient à ce point la dignité de

l'art. L'_Aumône_, costume Louis XIII, pour la maison Goupil.--Le

_Cadet Roussel_, de M. de Pibrac, a une tête spirituelle. _Propos

galant_, de M. Debras: un mousquetaire en conte à la servante.--Le

_Nouveau Maître_, de M. Girardet, un jardinier qui salue le poupon

que porte une bonne; dédié aux lecteurs de Mme Gréville;

couleurs non vénéneuses! M. Armand Leleu met en présence une femme

et un chat; la matière d'un chef-d'œuvre de pensée, et il ne

produit que _Convoitise_, qui n'est pas la nôtre.

Le _Retour au pays_, de M. Léonard, rappelle les Karl Girardet, du

_Magasin pittoresque_. _Claudite jam rivos!_ J'ai voulu énumérer

avec conscience, précisément parce que je condamne ces singeries

de tableaux, qui ne sont que des vignettes de livres pas écrits.

Si l'Esthétique n'avait qu'à parler des œuvres marquantes,

le destin du Salonnier serait simplifié et embelli, mais il

faut suivre l'art dans ses erreurs, pour les montrer, et le

public, dans sa bêtise, pour l'en convaincre. Que l'épithète de

_bourgeois_ reste au genre, et ce sera beaucoup contre lui, car la

bourgeoisie rougit d'elle-même; et il y a de quoi rougir jusqu'au

cramoisi et jusqu'à l'écarlate, sans que cela puisse être jamais

assez!

XVI

L'ORIENTALISME

En 1830, la peinture avait ses orientalistes, Marilhat, Decamps,

Fromentin, Dehodencq, et Delacroix même. Aujourd'hui on ne fait

que du dérisoire dans cette donnée. Ce n'est vraiment pas la peine

de peindre le pays du soleil pour donner les gris non lumineux,

les gris parisiens que M. Walker a trouvés dans ses _Rajahs

chassant au faucon_. Ayez la devination de M. Méry, ou ne peignez

qu'après avoir vu. _Le Caire, côte nord_, de M. Frère, est d'une

fausseté de tons à ravir les philistins.

Seul, M. Baratti a fait une œuvre intéressante de sa _Spoliation

d'un Juif_, et si j'ai risqué cette catégorie qui est vide,

c'est pour conseiller à MM. les artistes, gens sans lecture,

sans imagination et sans idées, de demander à l'Orient, non pas

seulement des couleurs, mais des sujets. J'estime qu'on a assez

ressassé la mythologie grecque et qu'il serait temps, nous autres

Aryas, que nous quittions l'_Odyssée_ pour le _Ramayana_, et

Euripide pour Kalidaca. Rama et Sita nous reposeraient d'Hector

et d'Andromaque. Fidoursi me paraît plus propre qu'Hérodote à

inspirer des tableaux; et Saadi et Hafiz sont d'autres poètes

qu'Horace et Lucain.

L'Orient des peintres, c'est la Chine et l'Algérie; Inde et Iran,

ils n'en ont cure, et si vous leur nommiez Vyasa, qui est plus

grand qu'Homère, ils demanderaient qui est ce personnage. Il ne

faut pas espérer qu'ils se souviennent jamais de leurs frères

Aryas, et cependant, ce n'est que le Gange qui peut fertiliser

l'art; le Permesse est à fond et l'Hippocrène à sec. Mais plus que

le Gange, le Jourdain aux intarissables eaux demeure la source

de tout idéal, et ceux de MM. les artistes qui se souviennent un

peu du catéchisme et de l'histoire sainte pourraient faire œuvres

originales et de style en lisant un seul livre, l'_Histoire

d'Israël_ de E. Ledrain, où le pittoresque sémitique est peint

magistralement. Le chapitre de la prise de Jérusalem par Titus,

pour citer un exemple, offre une série de cinquante tableaux

splendides tout pensés, tout composés et qu'il n'y a plus qu'à

transporter sur toile.

XVII

LES ANIMAUX

Voici les bouviers, les porchers, les bergers, les maquignons,

les bouchers, les valets de chiens. Voici l'étable, le chenil, la

bauge, l'auge, le ratelier! _et incessu patent dei_, une saine

odeur de fumier! Il n'y a pas de pâturage au monde aussi fréquenté

que les murs du Salon; toute l'arche de Noé y est appendue en

détail et les marchands de bestiaux peuvent venir se former l'œil

avant le marché. Car, et c'est là le déplorable, on ne peint que

les animaux domestiques qui ont un brutisme d'homme; M. Meyerheim

nous donne bien un portrait de lion plus intéressant que les

portraits d'avocats; mais les fauves paraissent sans doute trop

_excentriques_ pour être représentés, et ce sont les bœufs qui ont

tous les honneurs.

M. de Vuillefroy est le chef des bouviers; la _Sortie de

l'herbage_ et _Dans les prés_ sont d'excellents Troyons. Ici,

les bêtes étoffent un paysage. Mais la _Vache_, de M. Roll,

cette vache, grande comme une profession de foi, est menaçante.

Est-ce que les animaliers vont prendre exemple sur M. Renouf,

et les bêtes, le pas de proportions sur les hommes? Une vache

de ce format devrait être un morceau de procédé merveilleux, et

M. Roll n'est qu'habile. M. Julien Dupré a fait une toile d'une

grande réalité dans son _Berger_ gardant ses moutons. M. Legrand

a trouvé je ne sais où un singe échappé d'un tableau de Decamps,

et il a jeté cet ignoble animal au milieu d'accessoires. Le moyen

âge regardait le singe comme une incarnation du diable et, de

fait, n'est-ce pas cette ignominieuse bête qui sert aux malins de

l'Institut pour nier l'âme. M. Gelibert, rival de M. Tavernier,

représente non sans talent la _Prise d'un renard_, pour illustrer

les récits de chasse du marquis de Foudras. M. Thompson est un

excellent peintre de moutons.

Je ferai remarquer à MM. les animaliers, qu'il est de toute

exception et rareté que Potter, Van de Velde, Berghem ou les

Roos fassent de leurs animaux autre chose que de l'_accessoire_,

l'étoffage de leurs paysages, et qu'ils ne sont guère plus

agréables avec leurs troupeaux, que les Bassan avec leur

sempiternelle _Entrée dans l'arche_ et _Sortie de l'arche_.

C'est ici que Chenavard aurait raison de trouver un symptôme de

décadence; la Bête n'a pas droit aux dimensions humaines. Chose

singulière, le cheval, cet aristocrate parmi les animaux, et

qui fait partie de l'homme héroïque pour ainsi dire, n'est pas

représenté au Salon, peut-être à cause même de son aristocratie.

L'âne de la fuite en Égypte, de l'entrée à Jérusalem, le cheval

qui renverse Saint-Paul, les bœufs de Bethléem et le cheval de

Mazeppa nous suffiraient si on le trouvait bon. Mais c'est là

une idée hiérarchique et on la trouvera mauvaise, et les bêtes

grandiront à vue d'œil, et la _Vache_ de M. Roll nous donnera, au

prochain Salon, des veaux plus gros qu'elle, et ce sera du talent

de gâché. Quel conservateur du Louvre oserait mettre la grande

_Vache_ de Potter au Salon carré?

Si, par pauvreté de cervelle, inanité d'imagination, des artistes

qui n'ont que de la main veulent absolument peindre des bêtes, eh

bien! soit; qu'ils transportent sur la toile toute la bestiaire

du moyen âge, les guivres, les tarasques, les dragons, les

licornes; qu'ils fassent du _Monstre_, c'est encore de l'idéal.

Mais je ne considérerai jamais comme une œuvre d'art la _Vache_

de M. Roll; ce n'est que de la peinture et ficelée. Rayez en

bloc les animaliers de l'école française, vous ne lui ôtez rien.

Une fresque de M. de Chavannes importe à la postérité; mais que

lui font les dix mille têtes de bétail du Salon, cette halle

de la peinture, que les animaliers, si on les laisse faire,

transformeront en succursale de la Villette. Et tandis qu'ils

lustrent la robe des vaches et frisent la laine des moutons, la

femme, l'amour et le caractère contemporain se transforment et

se déforment sans avoir été fixés en des œuvres qui disent aux

siècles à venir ce que nous sommes, notre air et notre esprit, et

nos passions et nos pensées.

XVIII

LES FLEURS

«La bouquetière Glycéra savait si proprement diversifier la

disposition et le mélange des fleurs, qu'avec les mêmes fleurs

elle faisait une grande variété de bouquets; de sorte que le

peintre Pausias demeura court, voulant contrefaire à l'envi cette

diversité d'ouvrages; car il ne sut changer sa peinture en tant de

façons, comme Glycéra faisait ses bouquets.» Y a-t-il des Glycéras

aux environs de la Madeleine? Quant aux Pausias, ils ne sont pas

au Salon. Point de Babet de la bouquetière, mais des maraîchers

fleuristes, qui traitent les fleurs comme des légumes: bottes de

fleurs, paquets de fleurs, brassées de fleurs, tas de fleurs; et

pas un bouquet. Le bouquet est ancien régime, il est individuel;

la botte convient mieux aux gens de nos jours.

Chenavard trouve le paysage la dernière expression de décadence.

Quel jugement doit-il porter sur les peintres de fleurs, et Van

Huysum lui inspire-t-il beaucoup d'admiration? Une tulipe de

Marguerite Hartmann, une rose de Van Aalst, un œillet de Catherine

Backer ou de Van der Balen; Redouté, Abraham Mignon, Seghers,

Monnoyer, est-ce de l'art? _Non_, ce n'est que de la peinture.

Ce jugement n'est pas pour plaire à beaucoup, et on y répondra

par cette pensée, que le critique qui parle ainsi ne comprend

pas le mérite et le charme du procédé. Je ne reconnais que la

peinture dans un Monnoyer; mais l'art, c'est la pensée ou la

passion, et là où il n'y a ni pensée, ni passion, il n'y a pas

d'art. Je renverrai les fleurs aux décors; mais un décor est tout

un paysage, et parmi les peintres de décors sont des artistes

d'un merveilleux talent que l'esthétique néglige bien à tort.

Les fleurs ne peuvent être placées que parmi les accessoires de

l'art décoratif; sujets de tableaux, elles sont inadmissibles,

pour les rares esprits qui ont le sens hiérarchique dans tous les

ordres d'idées. Que Seghers enguirlande une Vierge de Rubens, que

Monnoyer sème de bouquets les panneaux, les trumeaux de Trianon et

de Marly, mais jamais des fleurs ne seront et ne feront un tableau.

Van Huysum composait ses toiles, M. Jean Benner entasse, empile,

c'est une botte, et M. J. P. Lays, un tas. L'État a acheté

l'étalage de M. Grivolas; mais il n'a acheté ni _le Rêve_ de M.

de Chavannes, ni le _Saint Julien l'Hospitalier_ d'Aman Jean;

ni le _Saint Lievin_ de M. Vanaise. S'il est une catégorie de

peintres à décourager, ce sont les fleuristes. Achille Cesbron,

_A l'emballage_, des fleurs en pots, comme cela ferait bien au

Salon carré! M. Brideau a entouré d'une guirlande de pensées un

médaillon de N.-S. Voilà un emploi à la Seghers, qui est excellent

et auquel il n'y a rien à redire, bien au contraire. Les _Fleurs

d'Été_, de Mme Prévost Roqueplan, le _Buisson de roses_, de

M. Louis Lemaire, sont exquis comme panneaux peints à fleurs;

comme tableaux, ils n'existent pas. Un botaniste ou un maniaque

du coloris aurait seul la navrante niaiserie de s'appesantir

sur les fleurs; toutefois, entrons aux Arts décoratifs; il y

en a beaucoup, et elles sont là, à leur place: _Pivoines et

Chrysanthèmes_, de M. Aublet. Le dessus de porte de M. La Chaise

est joli, un splendide bouquet est comme oublié, au bord d'une

console où un perroquet crie, devant un in-quarto ouvert et appuyé

contre une sphère.

Il faut signaler les _Pivoines_ de Mlle de Vomone. Et

maintenant les fleuristes voudraient-ils d'un conseil? Puisque

c'est par incapacité (car je n'admets pas d'autres raisons) qu'ils

se réduisent à l'avant-dernier des genres, un peu d'imagination

pourrait les sauver. Par exemple, voici un bouquet de bal posé sur

une console, à côté est un gant qu'on vient de quitter, un gant

encore chaud, très souple et qui garde un air de main, un semblant

de geste; ce gant suffit à mon imagination pour évoquer la femme

et le bal. Autre: sur une haie d'aubépine un fichu qui a l'air

d'être tombé dans une lutte amoureuse. Autre encore: des vêtements

de femme, sur une brassée de fleurs, indiquant qu'elle se baigne.

On peut varier à l'infini, mais la règle que je crée est celle-ci:

dans un tableau de fleurs, il faut qu'on sente la femme, qu'on

la pressente, qu'on se la figure, toute absente qu'elle est. Et

pour tous les tableaux de fleurs qui ne seront pas _émus_ et qui

n'évoqueront aucun sentiment moral, qu'ils soient exclus du Salon,

et renvoyés à celui des Arts décoratifs, je le demande, sans

souci de ce que mon esthétique, trop haute pour les lâchetés de

l'éclectisme, pourra soulever des protestations. Critique, je ne

discute pas, je juge.

XIX

BODEGONES

M. Charles de Saint-Genois doit être jeune, puisque c'est la

première fois que je le rencontre au Salon, et je ne veux pas, lui

qui arrive, l'envelopper dans la même malédiction que M. Philippe

Rousseau, cet endurci du pâté froid et du concombre. Ce jeune

peintre a voulu essayer ses pinceaux, tâter sa palette, mais que

l'an prochain nous ne le retrouvions pas dans cet office de la

peinture où M. Philippe Rousseau expose _Une botte d'asperges_.

Je faisais la moue aux fleurs; voici des légumes. Ce n'est plus

même bon pour des panneaux de portes. Une botte d'asperges, quelle

décoration, même pour le ministère de l'agriculture! Puisque M.

Philippe Rousseau peint des asperges, c'est qu'on les lui achète.

Je ne dirai pas ce que je pense des acheteurs, cela qualifierait

le peintre en même temps, et je ne veux pas être mal avec le

Bouguereau des cuisines.

En face de _la Soupe des réservistes_, de M. Marius Roy, qui a

eu une troisième médaille, voyez comme elle fume l'autre _Soupe

aux choux_, de M. Dominique Rozier, et comme les bourgeois, ces

ventrus, la hument des yeux! Il n'y a qu'une seule place pour ces

_bodegones_, le restaurant du jardin, toute cette mangeaille doit

être là où l'on mange. Se figure-t-on une _Soupe aux choux_ dans

un musée d'Italie, ou le stock de _Harengs saurs_ de M. Pierrat.

Des harengs saurs ne feront jamais un tableau, et il n'y a pas de

mépris suffisant pour l'ignominie de ce genre, qui ne peut plaire

qu'aux bourgeois, et les bourgeois n'existant pas, il ne plaît

donc à personne. Il faut donc chasser les _bodegones_ de partout,

des musées, des salons et des critiques, et je me reproche même

de descendre jusqu'à le proscrire, ce genre de table d'hôte et de

goinfre, que seul Rabelais a su rendre colossal et ironiquement

épique.

J'ai indiqué comment les fleurs pouvaient être intéressantes; mais

quel sentiment mettre dans le pâté froid et les flacons de pickle

de la _Table de cuisine_ de M. Zacharian, et dans le _Pot-au-feu_

de M. Vollon? cela n'a pas de signification. Pommes de Catherine

Backer, poires de Boël, melons de Van Brussel, raisins de Van

Essen, fraises de Hardimé, dessertes de David de Heem, le grand

maître des fruits, tout cela n'appartient qu'à la peinture; à

l'art, non.

M. Monginot s'impose cette année par la composition ingénieuse de

ses pendants: _Buveurs de sang_ et _Buveurs de lait_; mais est-il

convenable qu'un artiste qui peut peindre une aussi jolie page que

celui qui tient la queue de la jolie fille en gris de lin du _Paon

revestu_, s'acoquine à des volailles, à des poissons, préfère aux

pages, aux princesses et au palais, l'étal des Halles. M. Sicard

s'y délecte, aux Halles, et il nous rapporte _une Plumeuse_.

Ces peintures de cuisine sont dégoûtantes, à parler net; elles

prouvent et dans les artistes et dans le public, une aberration

esthétique, inqualifiable. Chardin est un grand coloriste, mais

il faut être un bourgeois comme Diderot, pour s'extasier devant

la raie ouverte. Je ne connais qu'une seule nature morte qui soit

de l'art, le _Bœuf éventré_ de Rembrandt au Louvre; le reste,

et par le reste j'entends David de Heem comme M. Vollon, n'est

pas même bon pour la décoration d'une porte; et qu'on n'oublie

pas que les _bodegones_ sont le dernier radotage d'un art fini.

L'art de Flandre a son dernier coup de pinceau dans la tulipe de

Van Huysum, et celui de l'Espagne, si fort, si local, si moderne

qu'on l'a appelé la théologie de la peinture, a fini dans la

spirale d'écorce de citron des Menendez. Aussi sont-ils sinistres

dans leur grotesquerie et dans leur bêtise, ces _bodegones_,

tableaux qui ne sont pas des tableaux, peinture qui n'est pas de

l'art, procédé de l'œil et de la main; oui, ils sont sinistres et

menaçants, beaucoup plus que tous les autres abus du procédé, et

je n'en sais qu'une définition: C'est le _gâtisme_ de la peinture,

et gâteux qui les peint et gâteux qui s'y plaît.

XX

ACCESSOIRES

Sous quelle autre rubrique que celle d'ustensiliers et de garçons

d'accessoires désigner ceux qui font un tableau avec un gorgerin,

une buire, un coffret?

M. Blaise Desgoffes a un trop beau procédé pour qu'on ne lui dise

pas que l'emploi qu'il en fait est dérisoire; mais je concède

que ses deux panneaux d'orfèvrerie et de bibelots donnent une

impression de luxe, que cela est décoratif et même acceptable

dans un musée, car il groupe des objets d'art et son faire est

éclatant. Les pièces d'armure, de M. Olivetti, sont bien traitées

ainsi que le _Présent_ de M. Visconti; ces deux épées et ce casque

sur un coussin ont bon air aristocratique, féodal, et qui fait

du bien à voir, parmi le temps de bourgeoisie qui court. Mlle

Meller a entassé les instruments de tout un orchestre, cela n'a

pas de sens, comme le _Présent_ de M. Visconti, qui conduit

l'imagination du seigneur expéditeur au seigneur destinataire.

M. Delanoy ne doit pas être un orientaliste bien ferré, pour

intituler ses armes: _Inde et Orient_. Ce titre est à classer

parmi les formules gâteuses que Flaubert collectionnait et

Henri Monnier l'aurait mis dans la bouche de M. Prudhomme, cet

inqualifiable _Inde et Orient_. Un autre du même, _A la gloire

d'un général du passé... ou de l'avenir_, sous le trophée, la

carte de l'Alsace-Lorraine, où se profile l'ombre d'une épée.

Mais ce qu'il faudrait à la gloire de ce général, ce serait une

Victoire Aptère, peinte par Puvis de Chavannes; et ce qu'il

faudrait à l'école française ce serait un ministre des beaux-arts,

autocrate comme un shah, et infaillible comme un pape, qui fermât

l'exposition à tous les tableaux sans âme; mais ce serait oublier

que le Salon est surtout la halle aux tableaux, que les plus

déplorables artistes ont droit de gagner leur pain; et la charité

empiétant sur l'esthétique, je me suis fait, je le constate en

finissant, le saint Vincent de Paul des pires pauvretés de la

peinture.

SALUT AUX ABSENTS!

A celui qui agrafe le Sphinx à la poitrine d'_Œdipe_; qui évoque

_Hélène_, la blanche Tyndaride, sur les remparts de Troie, qui

fait apparaître la tête de saint Jean à _Salomé_ dansant pour

l'obtenir; qui sait le charme de _Jason_, voit sans vertige la

_Chute de Phaéton_ et met en présence _le Jeune Homme et la Mort_;

à l'élève de Lionardo da Vinci le Grand, au peintre hermétique en

ce temps hypètre, à Gustave Moreau le subtil, Salut!

A celui qui a retrouvé les genoux étroits de Fontainebleau et la

cambrure florentine dans les reins modernes, au vigoureux décadent

qui a su moderniser l'Olympe, comme un Banville, à l'élève de

Primatice qui a fait renaître la Renaissance au plafond de

l'Opéra, à Paul Baudry, Salut!

A celui qui a conçu des fresques grandes comme des livres et qui

n'a pas eu de murs où maroufler sa grande synthèse historique,

au penseur de l'art, au Pierre de Cornélius français, inconnu et

méconnu, au fresquiste des cartons du Panthéon qui est dans la

contemplation mystique de la forme du Beau, insoucieux d'œuvres et

de gloire, à Paul Chenavard, Salut!

A celui qui a compris la perversité moderne, écrit le grimoire

du vice avec des allures de Durer, et fixé les deux plus grandes

figures de ce monde, la Femme et le Diable; au peintre-graveur

dont les eaux-fortes semblent des rubriques de Balzac et de

d'Aurevilly, les deux plus merveilleux poètes en psychologie, au

grand maître en modernité et en intensité, au seul abstracteur de

la décadence latine, à Félicien Rops, Salut!

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 12 / 17 段