M. Émile Breton a mis beaucoup d'accent dans son _Soir d'automne_;

et son _Effet de lune_ joue le Van der Neer, pas assez cependant

pour qu'on s'y méprenne. M. Lebours est un paysagiste d'un fort

grand talent, qui a un accent personnel, mais son _Matin à

Dieppe_ est mal placé et ne donne pas une idée suffisante de sa

manière; c'est l'artiste que je signale, plus que le tableau qui

ne donne pas sa mesure, surtout étant aussi difficile à voir,

par sa place même. M. Pelouze est vrai et consciencieux dans sa

_Vallée des Ardoisières_.--_Prairies inondées près d'Amboise_,

de M. Grimelund, ont l'intérêt de représenter l'ancien domaine

de Lionardo da Vinci, et tout ce qui fait prononcer ce nom

auguste ne saurait laisser aucun artiste indifférent. L'_Orage

dans la Creuse_ est d'un grand effet. M. Hareux a rendu le ciel

d'encre, et le vent qui oblique les traits de pluie. Son autre

envoi, le _Lever de lune_, manque d'intensité, malgré le parti

pris des colorations brusques. Le _Lever de Lune_, de M. Japy,

est mieux réussi. La _Rafale_, de M. Yon, peut faire un digne

pendant au _Gros nuage_, de M. Véron. La pluie étend sur tout

le paysage le rideau mobile de ses larges hachures, rendues

presque horizontales par le vent furieux. Le ciel est trouble

comme une mer en courroux, et les crinières des deux chevaux qui

se tiennent immobiles et effarés sont secouées par _la Rafale_,

qui est vraiment une forte toile. Devant l'_Étang de Lozère_, de

M. Marinier, on a une impression de fraîcheur, et le ressaut de

lumière qui rejaillit des feuilles et va frapper l'eau est curieux

techniquement. Dans sa _Forêt de hêtres, à Romont_, M. Robert a

eu une heureuse réminiscence de Karl Bodmer. _La route à l'ombre

d'un village_, de M. Riban, est une impression des plus justes.

La _Fin d'automne_, de M. Sain, présente un effet de crépuscule où

les ombres portées sont très justes.

_La Brèche_, de M. Dardoise, site pour le bain de Diane ou la mort

de Narcisse, mais ni l'un ni l'autre n'y sont, heureusement, car

le mot de Théophile Gautier a sa preuve. Les _Masures à Anvers_,

de M. Beauverie, sont plutôt éléments à modèles de dessins

qu'à tableaux, quoique l'artiste en ait fait une impression

saisissante. Intéressante étude d'arbres, les pommiers de la

_Ferme Loysel_. M. Baudot nous conduit dans une _Combe du Jura_,

pleine de fraîcheur et de gazon épais; mais mieux est de suivre

le _Ruisseau_, de M. A. Dumont, qui serpente dans une vallée à

souhait pour Obermann et tous les nostalgistes qui cherchent «la

paix du cœur».

_La Rosée_, de M. Lansyer, a dans les tons une irréalité apparente

qui est un charme, et un choix dans le site qui est un mérite. M.

Dameron nous montre les _Environs de Nice en janvier_, pour nous

prouver que le printemps éternel est une réalité du département

des Alpes-Maritimes. Il semble, quand on regarde cette _Lisière

de la forêt d'Eu_, qu'on va voir déboucher tout à coup Maître le

Hardouey ou la Clotte, tellement l'accent normand est rendu et

rappelle les épiques héros normands de M. d'Aurevilly. La _Vallée

de Ploukermeur_ a un aspect bizarre et désolé qui doit devenir

sinistre au crépuscule. Quant aux _Noyers de la Cordelle_, de M.

Guillon, ils doivent, par les nuits claires, avoir des gestes de

fantômes à vous faire fuir jusque _Dans le bois_, de M. Bonnefoy,

qui lui-même a l'air de recéler plus d'un trèfle à cinq feuilles.

Le _Barrage de l'Étang-du-Merle_, de M. Tancrède Abraham, est un

excellent Hanoteau; et la _Chaumière normande_, de M. Lemaire,

fait penser à Flers.

La _Mare de Géville_, de M. Paul Collin, un paysage en hauteur

d'effet décoratif, où les arbres sont dessinés à la Bellel.

La _Campine_ limbourgeoise, de M. Coosemans, a une saveur

particulière. M. de Wylie a mis beaucoup d'expression dans son

crépuscule, et on voudrait passer les _derniers jours d'été à

Confolens_, dans l'adorable site de M. Vuillier. _Les dunes de

Montalivet_, de M. Auguin, présentent des tons de terrain d'une

étonnante justesse. On est en automne, les _Dernières feuilles_

tombent au moindre souffle d'air, et la gardeuse pousse devant

elle son troupeau de moutons, dans la mélancolie de la vesprée

que M. A. Beauvais a su rendre. M. Garaud a deux paysages d'une

touche savoureuse, large, l'_Été_ et la _Source_. C'est là

du _Hanotisme_, et du meilleur. La _Route de Bourgogne_, de

M. Georget, a des fuyants d'une perspective que louerait M.

Chevilliard. M. Bougourd a peint une symphonie du vert, sa

rivière sous bois est d'une recherche de coloris et d'une gamme

fort intéressante; du glauque à l'émeraude, toute la gamme verte

est parcourue. La _Solitude_, de M. Edward Stott, exprime bien

l'esseulement, une vue expressive juste, rendue avec un pinceau

accentué et personnel.

Le paysage aux _Baigneuses_, de M. Michel, un ressouvenir de

Daubigny. Le _Vieux chemin_, de M. Bernier, est remarquable; le

fouillé et l'éclairage sont rendus avec une virtuosité et une

conscience qui font de ce cadre un des meilleurs de l'exposition,

avec celui de M. Busson, _Avant la pluie_, où les premiers

mouvements d'un orage dans le ciel sont exprimés avec une vérité

extrême. L'_Étang du vieux château_, de M. de Petitville, est

plein de rêverie. Le _Cimetière provençal_, de M. Montenard,

est un audacieux plein air, et une impression que n'a pas dans

l'esprit l'amazone à qui M. Déné fait faire sa _Promenade du

matin_. _Les Chênes_, de Brielman, n'ont pas l'allure druidique

de ceux où la faucille d'or de Velléda coupait le gui sacré de

l'an neuf. Le _Matin au puits noir_, de M. Cadix a l'aspect

d'une nature vierge, presque invraisemblable en ce temps où les

usines remplacent les forêts. Désolé est l'aspect de la _Lande de

Gueledron_, par M. Télinge.

M. Baudouin a bien rendu les _Mûriers du Port Juvénal près

Montpellier_, où les scieurs de long ont établi leur industrie. M.

Charles Dubois emboîte le pas derrière M. Français. Le _Bois de

Meudon_, de M. Ernest Michel, exprime la tristesse de la terre aux

premières gelées de novembre, et sa _Forêt dans les Vosges_ frappe

de recueillement par l'ombre impénétrable de sa voûte; le dessin

net des rochers et le caractère des arbres qui n'est pas obtenu

par des chatironnages de touche, comme chez M. Harpignies. Les

_Premiers sillons_, de M. Zuber, seraient remarquables, si l'on

oubliait l'inoubliable Millet, qui profilera éternellement sur

le paysage la majesté biblique de sa grande ombre crépusculaire.

M. Armand Delille est mort, il y a peu de mois et, devant ses

deux envois, on peut dire: c'est dommage! Le _Cirque du Garbet

dans l'Ariège_, par M. Hugard, est d'un pittoresque accusé. M.

Guillemet fait nature, exactement; c'est le louer que dire cela,

aux yeux de la plupart; pour moi, c'est blâmer. M. Ségé a de la

largeur; et tous ont quelque chose, mais aucun ce qui fait le

chef-d'œuvre. Or, chaque œuvre d'art est un trait qui vise à ce

but. Jamais on n'a tant lancé de traits qu'aujourd'hui, et jamais

on n'a si mal visé et dévié pareillement.

Il y a des paysages, au Salon des arts décoratifs, et ils

devraient y être tous, car la peinture sans âme n'est que du

décor. M. Cazin a prouvé, l'an dernier, qu'il était le maître en

paysage décoratif, après M. de Chavannes, bien entendu. Les deux

panneaux de M. Bonnefoy sont sans originalité de procédé et sans

air dans les fourrés; le _Ruisseau_ et la _Rivière_, de M. Karl

Robert, sont d'excellentes études en hauteur, au propre comme au

figuré.

Parmi les vues de ville, il faut citer l'excellente _Vue de

Saint-Pons_ (_Hérault_), de M. Baudoin; _Paris et Meudon_, où M.

Marlot a prouvé une perspective rare; la _Porte d'un arsenal en

Turquie_, de G. Gudin, très habile,--et de MM. Wyld et Rosier,

des _Vues de Venise_, inacceptables pour qui a vu Venise et les

Canaletti.

Il est coutume d'accrocher entre alinéas des descriptions de

tableaux à la file; Théophile Gautier, ce nabab du style, ce

magnat descriptif, a gaspillé à ce jeu beaucoup de merveilleux

traits de plume. Pauvre, je suis économe, et ne copierai ici

aucun tableau, n'étant pas de force à créer le chef-d'œuvre qui

aurait dû être, et qui n'est pas. Et aussi, la raison qui prime

les autres, c'est l'équité: ils s'équivalent ces déplorables

paysages. A peine si ceux que j'ai cités sont au-dessus de ceux

que je ne cite pas, et le rôle de salonnier rentrerait facilement

dans «l'appel de chambrée» appliqué aux vingt-neuf salles. Et

quelle ingéniosité ne faudrait-il pas pour être lisible, en ce

dénombrement de catalogue! Que ceux qui ne sont que des critiques

d'art s'y consacrent! ne touchant à la branche de houx qu'un mois

l'an, œuvrant le reste, je n'ai cure que des individualités et

d'une synthèse. Elle est nette.

Il ne reste rien de l'école de 1830; il n'y a pas de maîtres,

ni de théories que d'insanes. En revanche (si c'en est une) il

n'y a pas une croûte; ils sont tous estimables, honnêtes et

bourgeois, enfin ceux qui dépassent le niveau ne le dépassent pas

démesurément. L'école de paysage «va son petit bonhomme de chemin»

dans une routine et un mot à mot de la nature, inqualifiable.

Je tremble pour les musées de l'avenir! Combien de Trocadéros

faudra-t-il pour accrocher les sept mille paysages qu'on brosse,

bon an, mal an, à Paris. Il est vrai que les artistes ne se

préoccupant pas de la qualité des couleurs et des toiles, ne

préparent pas une longue existence à leurs œuvres; mais ce qui

tuera fatalement leurs tableaux, bien avant qu'ils périssent en

pourrissant, c'est la _Photographie polychrome_. Du jour où l'on

pourra photographier les couleurs d'un site comme on photographie

les lignes et le modelé (et ce jour est certain autant que

_prochain_), la plupart des tableaux que j'ai cités ici n'auront

plus qu'une valeur de cadre. Ah! vous copiez la nature! eh bien,

l'industrie copiera et bien plus servilement que vous, démontrant

que vous n'êtes que des peintres, non des artistes. Les portraits

actuels ne sont que des photographies polychromes, parce que l'âme

n'y est pas pourtraite; les paysages ne sont que des portraits

de sites, de sorte que la vie de la terre n'y est pas exprimée,

et portraits et paysages contemporains seront balayés par le

dédain de la postérité, parce qu'ils sont _Matérialistes_, que le

matérialisme c'est l'abrutissement métaphysique, et que sans âme,

il n'y a plus d'art, plus d'homme, plus rien, mais quelque chose

de monstrueux et de sans nom, qu'anéantira le feu du ciel.

XIV

MARINES ET MARINS

La mer absorbe l'homme, quand il n'est qu'un marin; mais l'homme

absorbe la mer, quand il est Christophe Colomb ou César. La

pensée, cette force intelligente, écrase la mer, cette force

aveugle. Que sont les vagues qui déferlent sur tous les bords de

l'Océan, auprès du déferlement des idées qui a lieu dans la tête

d'un Byron? Il est d'un sauvage ou d'un panthéiste de se sentir

annihilé devant la mer, cette faible image des grandes âmes

humaines; mais nul ne peut se soustraire à son impression, qui est

la plus grande que la nature puisse donner.

Comme le paysage, la marine est née en Hollande, au dix-septième

siècle. La _Mer_, de Claude, rentre dans l'étoffage, et rien n'est

comparable maintenant aux calmes de Van de Velde, aux tempêtes

de Backhuysen, aux lointains de Dubbels, aux canaux de Van Goyen

et de Cuyp, aux naufrages de Peters. Ce sont les maîtres et les

seuls. Joseph Vernet, Gudin et Durand Brager sont trois peintres

officiels, et ce qui est officiel est toujours dérisoire. Depuis

Backhuysen, la meilleure marine, c'est la _Vague_, de Courbet,

qui est au Luxembourg et qu'on a qualifiée de synthèse de la

vague, en un éloge qui, pour être grand, n'en est pas moins

mérité. Une autre marine, qui appartient à l'histoire de l'art,

et pour l'heure à l'actualité, c'est le _Combat du Kearsage et

de l'Alabama_, que M. Manet exposa au Salon de 1872, et dont M.

d'Aurevilly a fait une étude, dans son unique et merveilleux Salon

de cette année-là où le sceptre descriptif est pris aux mains de

Gautier, par une main plus nerveuse et surtout plus savante que

celle de l'éginète souriant, qui n'a pas voulu s'émouvoir, alors

que l'émotion est tout, après l'idée, en art, comme en critique.

Il n'y en a point dans le _Soir_, de M. Masure, mais l'accent

technique suffit à rendre agréable cette mer, au repos, toute

bargautée des ressauts de lumière du crépuscule prochain.

Ce parti pris de nacrer et de donner à la mer l'éblouissant et

prismatique éclat de ses coquilles est une trouvaille et de plus

d'originalité que la _Mer houleuse_, qui n'est qu'une bonne étude.

L'_Écueil_, de M. Lansyer, est remarquable par le mouvement des

vagues qui se creusent et se couronnent d'écume avant de crever

sur la plage. M. L. de Bellée fait penser à Van de Velde, par sa

mare qui stagne au pied des falaises, en face d'une mer endormie.

L'effet de mer troublée est puissant dans _Un jour de pluie au

Mourillon_, de M. Appian; le même éloge de sincérité s'applique

à la _Marée basse_, de M. Lapostolet. Le _Soir à Scheveningue_

et le _Retour des barques_, de M. Mesdag, sont deux impressions

fortement, mais grossement peintes. J'attribue nettement au

besoin de production hâtive et au dessein de paraître large, la

renonciation aux tons fins dans les ciels, qui sont pour les

trois quarts dans la saveur de Van de Velde. On ne peint plus

aujourd'hui, on brosse. Il n'y a que les Exaspérés, les Delacroix,

qui aient droit à la brosse; les prosateurs de la peinture doivent

s'en tenir au pinceau et le manier comme un pinceau. Heurter les

touches n'élargit pas, et M. Sebillot, qui a fait _Un coucher de

soleil sur la mer_, sujet préféré de Cuyp, peut être sûr qu'il y a

plus de coups de pinceau dans son tableau que dans les _Bords de

Meuse_ du Musée de Montpellier. Les écrivains actuels ont perdu

ou dénaturé «l'acception» des mots et les peintres, _l'acception

de la touche_. Elle est posée par à peu près et selon l'effet le

plus voyant, non le plus juste. Le procédé actuel gesticule et se

donne des airs; il n'est pas de rapinet qui n'accroche un certain

semblant de maëstria et c'est là le fin du fin de leur esthétique.

Il y a dans la _Marée basse à Saint-Waast_, de M. Flameng, un

papillotis de «belles taches» intéressantes; car elle est très

amusante pour l'œil la belle tache; mais il faut réagir contre le

charme physique de la couleur quand on juge de la peinture, comme

il faut réagir contre l'art du cabotin quand on écoute un orateur.

L'_Entrée_ et la _Sortie_, de M. Boudin, sont impressions

justes et qui impressionnent; mais, comme rendu, c'est un peu

fantomatique et sans précision.

C'est avec Bonaventure Peters que les marines de cette année ont

le plus de rapport; c'est le même coloris lourd, diffus, et les

gris et les noirs, sans vibrance de demi-teintes. Qui nous rendra

les gris hollandais, ces soi-disant non couleurs si lumineuses, si

rêveuses, si pleines d'émotions dans leur apparente vacuité. S'il

se trouvait un amateur qui eût un Dubbels, je lui conseillerais

de le mettre sous son bras, comme un in-4º, et de venir au Salon

exposer les marines à cette pierre de touche. La profondeur d'un

Dubbels est infinie; le nombre de lieues marines que renferme

ce tableau, qu'on mettrait dans une poche un peu grande, est

impossible à mesurer; or, l'impression de la mer, qu'elle seule

donne dans la nature, c'est _l'infini dans le mouvement_. Eh bien!

aucune des marines ici présentes ne produit cette impression si

puissante chez Dubbels, que je cite de préférence parce qu'il est

moins connu et moins consacré.

Tout critique qui met les tableaux du passé sous le nez des

peintres contemporains, leur fait faire une grimace et des

vitupérations violentes. Cependant, pour cette catégorie d'œuvres,

l'infériorité de notre école est incontestable, et le moyen qu'il

en soit autrement? Chaque jour Backhuisen, quelque gros que fût

le temps, s'embarquait dans une légère chaloupe, et insensible

à la terreur des matelots, étudiait les lames avec intrépidité,

sans songer qu'il risquait à chaque minute d'être submergé. A

peine était-il à terre, qu'il courait à son atelier, et peignait

tout de suite sous la vibrance de l'impression. Il avait ainsi

épousé la mer et lui était d'une fidélité quotidienne; doge de

la marine, personne ne lui ravira la corne de son genre, pourvu

qu'il la partage pour les calmes avec Van de Velde. Comparez cette

passion de la mer, cette vie consacrée à la marine, à celle de

nos marinistes actuels, et vous serez bien naïfs si vous vous

étonnez que le résultat soit en proportion avec les efforts, avec

«la foi!» M. de Chavannes, l'an dernier, écrivit sur la marge de

la gravure d'un de ses tableaux, la plus belle, la plus grande,

la plus absolue, même la seule absolue formule de l'esthétique:

«LA FOI, EN TOUT» et la charité aussi. C'est pourquoi je vais

remorquer jusqu'à une mention quelques toiles: le _Transport la

Corrèze_, de M. Montenard, ne signifie rien; au contraire de la

_Campine à Anvers_, de M. Grandsire, qui a beaucoup d'accent.

Elle monte à vue d'œil, la _Marée_ de Mme Lavillette, mais

l'horizon manque d'infinité. Les _Bords du bassin d'Arcachon_, par

Mlle Clémence Molliet, sont d'une touche vigoureuse et d'une

impression vraie. M. Vernier récolte toujours du varech et assez

bien au point de vue des colorations. Bonne houle dans les bateaux

doublant l'_Épi de Berck_, de M. Lepic. Le _Port d'Ostende_, de

M. Clays, n'est pas un Cuyp; non plus que celui de _Larochelle_,

par M. Lapostolet. _Après l'orage_, de M. Georges Diéterle,

donne bien l'impression d'une mer remuée et trouble comme un

fleuve. _A Saint-Aubin_, de Grobet, est juste assez remarquable

pour faire penser à Van de Velde, l'harmonieux poète des mers

endormies, sous des ciels fins, où des nuages légers passent

avec des lenteurs mélancoliques. Le charme de Van de Velde est

indescriptible; sa mer a des sommeils de lacs, et le souffle frais

qui frise les remous, vous le sentez au visage. Quelque aménité

qu'ait le critique, le souvenir de Velde et de Backhuysen submerge

les marines du Salon, aussi bien la marine, née hollandaise, est

restée hollandaise, incomparablement.

Mais le marin! le marin, lui, est né français; dès le _Radeau

de la Méduse_, de «quille» qu'il avait été jusqu'à ce jour, il

devient le personnage, le héros. Joseph Vernet, lui-même, de

tous les peintres de marine est celui qui dessine et mouvemente

le mieux ses bonshommes qui sont de vraies figures «et qu'on

prendrait, dit Charles Blanc, pour des miniatures de Carrache.»

Le mouvement esthétique qui introduisait le marin dans l'art donna

lieu à toute une littérature assez médiocre, dont les romans

maritimes de Sue sont le type, et doit être considéré comme un

apport de cette merveilleuse Renaissance romantique, à laquelle le

dix-neuvième siècle doit, non seulement tout ce qu'il est, mais

surtout, tout ce qu'il sera devant la postérité.

Le péril individuel émeut plus généralement qu'un danger

collectif; un homme à la mer, luttant contre les vagues, apitoye

davantage qu'un vaisseau qui va sombrer, et c'est la raison de

l'effet dramatique, relativement aisé à obtenir en ce genre. La

mer étant elle-même une grande emphatique, autorise le geste

théâtral; mais elle le paralyse aussi par sa majesté, et il n'y a

pas un seul marin au Salon qui ne soit naturel et simple de tout;

nous sommes donc en progrès sur Durand Brager et sur Gudin. La

preuve, M. Tattegrain nous la donne. Ses _Deuillants_ sont une

œuvre émue et la meilleure de ce genre, à beaucoup près; elle ne

déparera point le musée où elle ira, quel qu'il soit, assurance

qu'il serait impossible de donner à la plupart des envois. Le

mari est mort, et la barque, qui est en vue, le rapporte; alors,

la pauvre épouse, forte dans sa douleur, est allé prendre la

croix envoilée de crêpe et, suivie de ses deux filles, orphelines

maintenant, elle s'est dirigée, pleine de douleur, vers cette mer

qui lui a pris «son homme». C'est à la marée haute, il y a houle,

le vent souffle, la pluie siffle, ils avancent dans l'eau jusqu'à

la ceinture, les _Deuillants_, et le sel de leurs larmes se mêle

au sel de la mer. Là-bas, on aperçoit quatre camarades, dans

l'eau jusqu'aux épaules, qui viennent, portant le mort; tenant

haute la croix, les _Deuillants_ vont au-devant. La veuve vue

presque de dos, l'affliction d'allure des enfants sont trouvées

d'expression. Vraiment, c'est de l'art, cela! C'est littéralement

beau d'émotion.

L'_Attente_, de M. Haquette, très loin de l'intensité de M.

Tattegrain, mais l'anxiété de cette femme de pêcheur qui, assise

sur sa hotte et accoudée au cabestan, interroge d'un regard

troublé de crainte la mer qui est grosse, tandis que sa fillette,

par terre, s'amuse, est une œuvre d'art. D'autant plus qu'il y a

plein air et que le modelé est obtenu sans trucs.

Le _Pilote_, de M. Renouf, toilasse d'un gros procédé, me semble

d'une dimension inutile; la _Vague_ de Courbet est plus terrible

que toute cette eau, et ce pan de mer, grandeur naturelle, ne

donne pas beaucoup plus l'impression de l'immensité qu'un Dubbels

de poche. Il y a une certaine angoisse dans le soulèvement de la

barque, mais cela n'est pas excellent; et l'étonnement du format

entre pour beaucoup dans l'attention qu'on y accorde.

Le _Moment d'angoisse_, de M. Price, est bon; le marin qui

s'apprête à jeter la corde, bien piété. Le _Vœu_, de M. Morlon,

une marine à la Tassaërt et peinte dans le rembranesque

froid, dont M. Israëls a le secret qu'il faut lui laisser. M.

Lenoir agenouille au bord de la falaise une femme qui, dans

l'éclaboussement de l'écume, prie pour le salut de son mari: c'est

bien.

M. Hadengue se moque de la critique, je pense? Il n'a pas le

talent qui en donne le droit. Voici une _Pêche miraculeuse_, et

je ne l'ai pas placée dans la peinture catholique. Et qui l'y

placerait, cette toile absurde où des vieillards et des jeunes

gens dérisoires tirent des filets pleins de poissons, tandis

que, au centième plan, un Christ est figuré à la proportion de

mouette. Si c'est d'après M. Renan que M. Hadengue fait ses pêches

miraculeuses, je ne m'étonne plus; d'autant que M. Morot est là

avec son Christ sans nom, pour montrer ce que le roman de la

_Vie de Jésus_ vaut aux peintres assez nuls de lecture pour s'en

inspirer. Il y a de l'accent dans la _Barque de pêche à Honant à

marée haute_, de M. Barthélemy. Un _Sauvetage à l'entrée du port

de Concarneau_, de M. Deyrolle, est d'une impression juste dans le

mouvement et le brisement des lames.

La _Mise à l'eau_ d'une barque, par M. Butin, est l'étude la plus

juste qu'on puisse faire d'un tel sujet, et les mouvements des

marins qui, les uns forcent sur les rames, les autres poussent

l'arrière, sont d'un bon ensemble, presque rythmique et qui

satisferait les modèles eux-mêmes. Quant aux _Pêcheurs_ et

_Pêcheuses_, il y en a trop pour en mentionner aucun, d'autant

qu'ils sont tous d'un art estimable. Pour se reposer de tous

ces «ahan» salins, voici que M. Artz assied _Sur les dunes_ des

enfants de pêcheurs, dont l'un fait un bateau de son sabot. Tout

à fait originale la _Ronde d'enfants_ de M. William Stott. Elles

se tiennent par la main, lourdement, avec lenteur, sur le sable

détrempé et semé de flaques, tandis que le crépuscule étend ses

ombres poétiques sur les tons clairs et passés de leurs petites

robes. Cela est personnel, et M. William Stott est un artiste; un

titre que je ne concéderais pas à beaucoup.

Pour secouer tout à fait la mélancolie océane, voici _la Plage_,

de Mme Demont Breton, où une femme de pêcheur se repose,

entourée de ses charmants marmots. Celui qui debout, tout nu,

s'étire, est vraiment digne de figurer parmi les petits anges que

Botticelli groupe aux pieds de la _Vierge immaculée_.

XV

LE GENRE BOURGEOIS

Le genre? Lequel? Le genre bourgeois? Oui, avant l'avènement de

la bourgeoisie, cette détestable rubrique n'eût rien désigné. Je

mets au défi un conservateur de musée quelconque de m'exhiber un

tableau de genre de n'importe quelle école qui ne soit postérieur

à la Révolution. Si les peintres de genre se figurent descendre de

Metzu, Mieris, Terburg, Pieter de Hoogh, Slingelandt, Nestcher,

Dow, ils se font une illusion que je ne leur laisserai pas. Ces

maîtres ont peint des _Intérieurs_, des _Conversations_, ils font

la _Contemporanéité_ de leur temps, tous! Le mot _genre_ n'est

applicable qu'à un tableau de chevalet qui représente une scène

Renaissance ou Directoire; à parler net, le genre, ce n'est pas

de l'archéologie, c'est du bric-à-brac, et M. Meissonnier, quel

que soit son mérite, est un peintre bourgeois, parce que c'est un

peintre sans envergure, et que la foule comprend tout de suite.

Baudelaire ne l'aimait pas; il a même été cruel pour ce petit

maître, à qui je veux ôter une illusion (puisque je suis à le

faire), c'est que Delacroix eut son bon sens quand il dit que le

peintre de la _Rixe_ était le plus incontestable de ce temps.

Meissonnier est à peine digne d'être le varlet de _Sa Majesté_

Delacroix; et qu'est-ce que sont tous les _Liseurs_ auprès d'une

fresque de M. de Chavannes? J'ai tenu à dire ce que je pense de

M. Meissonnier, après Baudelaire, et on peut augurer du mépris

que j'ai pour tous les sous-Meissonniers. L'esthétique commande

de pourchasser la bourgeoisie, de la montrer au doigt, partout où

elle se cache dans l'art, et je ne suis pas près de manquer au

commandement. Jamais un tableau de genre n'entrera dans un Salon

carré, dans une Tribune, dans un Belvédère, parce qu'un tableau de

genre est une image plus ou moins coloriée, une redite sotte et

lilliputienne. C'est à Delaroche et à Meissonnier que nous devons

cette mesquinerie et cet encanaillement, cette vulgarisation de

l'art, et l'art vulgarisé, ce n'est plus de l'art, c'est du genre,

et le genre je le ressasse avec force, c'est la bourgeoisie du

pinceau, et cela se vend comme du Jules Verne; et Goupil en fait

des lithographies et des photographies qui s'enlèvent par monceaux!

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 11 / 17 段